Le Train 8427 en provenance de Genève
Ed Blanche Oct 2012

«  Fais attention à toi, mon petit…fais attention »

Ce sont les deniers mots de la grand-mère de Jeanne la regardant partir dans le train 8427. Descente aux enfers. Jeanne est violée par trois hommes et vendue à d’autres. Ce sont les faits. C’est l’après et  l’au-delà des faits qui intéressent l’auteur : la part d’ombre l’ambiguïté de l’héroïne et de chacun des personnages face à cette  abjecte réalité.

Éclats de mémoire

….Il lui a dit cet après-midi là, les deux coudes sur son bureau, mains en pointe se rejoignant sous le menton comme s’il voulait s’obliger à relever la tête, à la regarder en face:
– Bon, Madame Santini, il faut voir les choses en face, les examens ne sont pas bons ; néanmoins…..
Comme il était fragile cet homme là qui détenait sur le papier, devant lui, son avenir ou le peu d’avenir qui lui restait.
En fait, il n’en savait rien mais savait que l’inéluctable était là, que l’échéance pour elle était arrivée, qu’il suffisait d’un peu de temps…Dur, c’était dur de lui annoncer que c’était son tour.
Bien assis derrière son bureau, de fines lunettes cerclées sur le nez, les mains maintenant agrippées à la feuille de papier, il lisait la sentence. Le cliché noir encore accroché au mur, tête de mort vue de l’intérieur complétait le tableau…Sale moment à passer, pour lui s’entend ! Pour elle n’en parlons pas !
Messager de la mort, il n’était plus que cela depuis quelques temps.

Jeune médecin, il soignait les bien portants : grippes et rhumes, la mort ne faisait pas partie de son quotidien, elle était lointaine, capricieuse ; il faisait tout pour la nier, la conjurer, la repousser, lui barrer le chemin ; le combat était inégal mais il lui arrivait de gagner.

Vieux, elle s’était rapprochée. C’était comme une connaissance que l’on n’aime pas et qui s’invite. Elle le mettait de mauvaise humeur, il serrait les dents bien obligé de la supporter. Jusqu’ici elle frappait ici et là sans qu’il en comprenne la logique. Aujourd’hui, sur cette pauvre femme qui pourtant devait manger ses cinq fruits et légumes bio par jour ; demain ce sera peut-être sa carte, sa carte à lui qui sera tirée ; jeux de hasard ; et sous la lampe, il lira se refusant à y croire sa propre condamnation. ………

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………. Il y a des choses qui sont là comme au premier jour, des choses que jamais je n’oublierai : ses yeux, sa peau, sa chaleur, le timbre de sa voix. Sa peau,  je crois que c’est elle qui me manque le plus. Longtemps j’y ai pensé, je la sens encore contre moi, un grain fin, doux et une odeur que je n’ai plus jamais retrouvée. J’aimais me nicher dans son creux de bras et encore maintenant je crois que je la reconnaîtrais. Chaude, lisse sous mes doigts, laissant deviner ses muscles, sa force. Mon géant, mon homme.
Ses yeux ? Posés sur moi comme si j’étais la seule, l’unique, la plus belle. Jamais aucun homme ne m’avait regardée de cette façon, jamais aucun homme ne m’avait regardée du reste. J’étais invisible, la toute petite chose repliée dans son coin malgré les jolies robes que me faisait Maman Geneviève. Heureusement, elle n’a jamais su ce qui était arrivé, mon secret, elle n’aurait pas compris. Maman Geneviève, comment lui expliquer que je n’avais pas pu faire autrement, que c’était écrit, que j’avais lutté, que j’avais perdu et que du coup elle était morte.
Je me pose quelque fois la question, est-ce que je suis née comme ça, secrète et entière, est-ce qu’il était dit que je ne vivrais que dans des extrêmes, douleur ou félicité, souffrance et bonheur intense, aventure et solitude ou est-ce que ce sont les situations, les autres, les abandons, les souffrances qui m’ont forgée telle que je suis, qui m’ont donné le droit, la légitimité et la force d’accomplir ce qui devait être fait. Ont-ils guidé mon geste ? Je ne serais alors qu’une marionnette obéissante.
De toutes les façons, je suis exonérée. D’un coté, je n’aurais pas pu lutter contre mon destin, de l’autre, c’est donc leur faute à tous ces gens qui m’ont fait tant de mal. Mais à quoi bon, ce qui est fait est fait, inutile de remuer tout cela, il n’y a qu’une seule chose qui compte, l’attente doit prendre fin, je dois le retrouver. …….

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Elle est sur le bateau. Qu’est-ce qui est le plus important pour elle?
Est-ce de retrouver son amour ? Est-ce de revivre le meurtre pour, avant de mourir, s’autoriser à tout oublier ?
Je me demande ce qui, vingt ans après (c’est à peu près le temps que je lui ai donné entre deux voyages) reste clair, précis dans la mémoire. Le premier amour… Non, pas un amour d’adolescente, un amour de femme, plein, entier laisse-t-il plus de souvenirs qu’un moment d’égarement, de délire, peut-être si elle a tout inventé, de folie ?
Elle n’a rien prémédité, elle n’a pas ruminé ce crime, cette élimination ; c’était plus que prévisible dès les premiers pas de l’autre sur le bateau, inéluctable ; elle en avait l’obligation impérieuse dès la première minute où elle a senti le danger ; il ne lui restait que de passer simplement à l’acte, elle l’a fait. Remords ? Regrets ? Je ne le crois pas. Pour en avoir, encore faut-il pouvoir les exprimer et vingt ans de silence, c’est lourd comme une pierre tombale. Et qu’est-ce que ça changerait ? Rien.
Trop faciles les repentances tardives, les« Je m’excuse » qu’on entend à tout moment. Elle n’est plus là, l’autre, elle est morte, elle ne peut pas lui dire « Ce n’est rien, j’ai ma part de responsabilité, on efface tout, on gomme tout, on redémarre à zéro » ; là est le problème, le vrai, il n’y a plus personne qu’elle face, face à qui ? A quoi ? A son geste, à elle-même ?
Moi, je pourrais le faire, changer le cours du destin ; l’écrivain à toutes les libertés même les plus saugrenues, transformer la réalité en rêve, biaiser, louvoyer, en l’espèce la blesser seulement, la vitrioler, la défigurer…faire intervenir au dernier moment un quidam quelconque… Tout… Mais je n’en ai pas envie. Ce sang, je l’ai imaginé. Jeanne va devoir le laver. Il coagule sur le sol de la cabine entre les mules rose fluo à talons hauts et les sous-vêtements éparpillés de la créature. Le laver avec quoi ? Avec ses larmes, elle n’en a pas, elle est en fureur comme la mer ce jour-là car, c’est impossible autrement, l’orage était là, couvait, la chaleur était écrasante, la tempête annoncée, même le perroquet n’en pouvait plus et se taisait. Savait-il que le drame était imminent ?

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Départ pour l’Ailleurs

……Ça y est, c’est fait, elle vient de tuer sa mère.
Ça ne se fait pas, ce n’est pas bien, elle ne lui avait pas appris à faire ça et pourtant c’est fait ; ça lui a échappé. Un moment d’inattention ou plutôt un coup de pouce du destin ; qui sait ?
Ce n’est pas sa faute, il faut le dire que ce n’est pas sa faute. Le matelot Miles était là.
Avait-il bu car les marins boivent, c’est connu. À peine débarqués, ils perdent leurs repères en perdant l’infini et se noient dans l’alcool pour retrouver le roulis, le tangage qui les rassurent.
Il était là, dans le couloir, sur le quai. Fin de journée, l’ombre partout.
Elle l’a vu arriver de loin. Il tanguait, il chaloupait, il ne tenait pas sur ses jambes.
Alors c’est elle qui s’est approchée. Elle avait laissé la mère. Il ne pouvait rien lui arriver et elle était allée à lui. Pauvre marin, silhouette au loin.
Où donc était passée l’aide-soignante ?
Elle ne voulait qu’une chose à ce moment là, l’aider à retrouver son chemin, qu’il rejoigne les autres, ceux qui faisaient la fête, en bas.
On leur avait mis à tous des bérets à pompon rouge. On dit que ça porte chance.
On entendait des bribes de musique, des rires, quelques cris sourds, brefs.
Étaient-ils tous saouls ?
Le couloir était mal éclairé, lumière blafarde, une ampoule de secours, halo de lumière jaunasse.
Il ne manquait que le brouillard et l’eau bien sûr mais ce n’est pas important.
Il était là, il approchait, il chaloupait, il n’était qu’une silhouette titubante. Il disait des mots qu’elle ne comprenait pas mais cela non plus, ce n’était pas important.
Il parlait de femmes, d’une femme, Charlotte……

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Mon secret. Il ne s’agit pas d’hommes, même si avec le temps, je me dis que j’ai du passer à coté de beaucoup de choses de ce coté là. J’ai eu quelques occasions mais priais Dieu de me donner le courage de résister à la tentation. Rien n’aurait pu sortir de bon d’une mauvaise conduite. Il m’a écoutée, m’a aidée et, à dire vrai, j’ai plus de regrets que de remords.
Mais il y a un absent, un absent que personne ne remplacera. Un absent que je n’ai eu le temps de voir que quelques minutes. Un absent qui a eu le temps de vivre en moi et qui aux petites lueurs du matin a choisi de repartir.
Cet enfant que j’ai porté et que je n’ai pas eu, l’ai-je alors pleuré ? Je ne le crois pas.
Il y en avait d’autres qui attendaient, j’avais déjà cette ribambelle de filles qui réclamaient, qui exigeaient, qui criaient et qui pleuraient. Elles étaient encore petites.
Lui a choisi de partir. Il a peut-être vu de là où il était que tout était trop compliqué dans cette vie-là ? Que je n’aurais pas de place pour lui ; a-t-il pensé qu’il serait de trop ?
Cet enfant là, il ne me quitte pas.
Plus personne n’est au courant ; c’est mon secret, c’est mon amour. Je l’emmène, je l’emmène avec moi. Il fait partie de mon moi profond. Il fait partie du voyage.
Qu’est-ce que j’en aurais fait de cet enfant s’il avait vécu ?
Un petit garçon peut-être ?
Oui, c’était un petit garçon. On ne lui a même pas donné de nom, on ne lui a pas donné de prénom non plus, on ne lui a pas donné de tombe, on ne lui a rien donné.
Ils nous l’ont pris, ils l’ont embarqué mais c’était un garçon. Donc, c’est bien qu’il a existé puisque c’était un garçon.
Qu’est-ce qu’il ferait aujourd’hui ? M’expédierait-il ici? Personne n’en sait rien.
Les filles n’en ont rien su, jamais.
À quoi bon leur dire qu’au fil du temps je lui aurais réservé la plus belle part ?……

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— Attrape ; mais qu’est-ce que c’est que ça ? Il y a un papier entre les deux. Regarde ce que c’est. Y’a quelque chose d’écrit ?
— Oui, incroyable…écoute…« Tu es l’amour de ma vie, tu m’as ensorcelé. »
— Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? Montre-moi ce papier… Ne bougez pas Monsieur Fromenti, on a presque fini.
— Ça c’est drôle, il y en a un qui rigole ici. À ton avis, c’est qui ?
— Aucune idée ; et d’abord, c’est peut-être une fille qui fait une blague.
— Fabienne ? Impossible, Geneviève, ce n’est pas le genre. Les filles du premier ? Je ne vois pas, elles entrent, font leur boulot, ressortent et sont pas très marrantes.
— Alors c’est un gars, mais lequel ? Et d’abord, c’est pour qui ?
— Pas pour moi. Ça c’est sûr. Depuis 10 ans que je suis ici, ça se saurait si j’avais un amoureux transi et puis tu me voies, à mon âge ! Je vais avoir 35 ans.
— Pourquoi donc, t’es pas mal.
— C’est sûr, je te le dis, que c’est pas pour moi. Toi t’es belle comme un astre et libre.
— Libre ? Je vais me marier, je te le rappelle.
— Oui, mais ils le savent pas…..

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— Je l’ai bien pensé, Charlotte, que t’aimerais pas ce que je vais faire mais c’est comme ça. T’es plus là.
Le tuer, c’était décidé, je te l’avais dit, mais je savais pas comment faire.
Je n’ai plus 30 ans et il est encore costaud sinon, je lui aurais cassé la gueule mais je risque de prendre un mauvais coup. J’ai pas mon fusil ici,  j’ai rien. Je l’ai croisé dans le couloir l’autre jour, Malika était à coté de moi.
Je lui ai dit :
— Qu’est-ce qu’il a ce vieux ?
— Il ne faut pas parler comme ça Monsieur Miles, c’est Monsieur Girard, il a une maladie de Parkinson, c’est pourquoi il marche si lentement, nous ne sommes pas pressés, chacun a ses petits problèmes ici, il faut être gentil Monsieur Miles.
Elle m’énerve cette petite mais elle est belle, elle te plairait Charlotte ; toi tu as toujours aimé ceux de là bas, tu les défendais quand j’avais un mot de travers.
Il n’était pas question que je dise « ces bougnouls, y’en a marre, faut tous les renvoyer chez eux » car tu me regardais alors avec de tels yeux que tu me faisais peur Charlotte. Tu ne criais pas, non, c’était pire et peut-être même que pour ça tu m’aurais quitté.
T’étais une drôle de bonne femme, Charlotte, entière, prête à prendre la mouche ou des colères terribles mais si gentille après. Je savais bien que je n’avais rien à craindre et que derrière tes cris, car tu criais Charlotte souvent, y’avait que tu m’aimais quand même.
Qui tu venais chercher quand t’avais de la peine ? Moi, ton vieux mari et je te consolais. Et quand t’avais froid la nuit ? Tu te pelotonnais contre moi. Tu râlais souvent mais tu riais toujours. Un rien te faisait partir surtout quand c’était moi qui, pour une raison ou une autre criait. Tu attendais que ça passe, tu me laissais faire, dire des mots et des mots et tout d’un coup je le voyais, t’allais te mettre à rire et c’était fichu, je ne pouvais pas rester dans la colère ; je me mettais à rire avec toi. Tu vois, tu me fais rire encore mais il faut que je continue, que je te dise, c’est sérieux maintenant. Donc, le grand con, il a un parkinson ; ça tue à petit feux ; y’en a deux, trois ici, ils glissent vite ; il est foutu.
C’est pas pour ça que je vais pas le tuer.
Il m’a vu aussi ; on s’est toisés mais je n’ai pas baissé les yeux. C’est pas par ce qu’il m’a pris ma terre qu’il faut qu’il se croit. Du reste, il le sait pas lui, mais je me prépare……

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… Elle part par petits morceaux ; immobile, le regard éteint ou les yeux fermés, c’est pareil ; la route est coupée. Chaque ride, empreinte des chemins parcourus, est une impasse qui ne raconte plus rien. Elle défait l’un après l’autre tout ce qui la reliait à hier. En a-t-elle conscience ? Elle nous laisse sur le quai. Pour qui seront ses dernières pensées ? Pour la beauté des choses, une couleur, une sensation, un sourire, un regret ? L’ultime sensation, l’ultime perception et après….?  Elle est paisible.
Moi, je me débats en son nom, je hurle en silence, je dis que cette déchéance est insoutenable, qu’on ne peut pas pardonner à Dieu son œuvre de destruction lente. De quoi se repaît-il ? Jusqu’où ira t-il ? Que lui retirera t’il encore avant de la rejeter vide à nos yeux ?
Car c’est de cela dont il s’agit, c’est à nous qu’il fait cette infamie, nous ayant donné d’une main ce qu’il retire maintenant, brise, anéantit de l’autre.
Il fait beau aujourd’hui, Paris resplendit. Je sais que chaque pavé est une merveille, chaque feuille de marronnier une chose unique, les toits gris qui se superposent, premières marches vers le ciel ; c’est la beauté des choses.
Elle est seule là-bas, elle est vieille, elle est immobile dans ses non-pensées, la bouche entre ouverte, un filet de bave coulant sur son chemisier blanc.
Où est ma mère ? Sur le gris des toits ? Entresol de la mort, entresol du ciel ?
Pourquoi lui imposer ce long chemin, elle qui était pudeur, délicatesse et dignité.
Révolte le soir au fond de mon lit, la journée est finie ; demain lui ressemblera.
Alors résignation car l’espoir est mort, il a pris de l’avance. Il est déjà passé de l’autre coté.
Nous nous heurtons elle et moi à la même porte qui refuse de s’ouvrir, n’avons d’autres vues que la paroi lisse qu’elle nous oppose, ne sentons que le métal froid, hermétique.
Jour redouté, jour attendu, jour espéré. Quand donc viendra-t-elle cette mort qui ne veut pas d’elle. Cette attente va-t-elle enfin se terminer? Point final, elle est omniprésente mais on n’en parle plus. Chacune est dans sa bulle se protégeant comme elle le peut.
— Elle a fait son temps… dira t’on. Non ; elle a pris du rabe, fait beaucoup plus que son temps et par là même nous a asphyxiées, anéanties.
Des années à s’organiser, à assurer les après-midis, à se donner bonne conscience.
Des années à la choisir alors qu’un éventail de vie s’offrait à nous.
Des années à jouer des rôles de composition qui ne nous convenaient ni aux unes ni aux autres : les bonnes filles qui faisaient leur devoir et rendaient à leur mère l’amour que celle-ci ne leur avait pas apporté. Ce furent des années d’obligations, de contraintes, de quête éperdue d’un semblant de chaleur, de réciprocité, d’échanges. Répétition avec notre père et maintenant dernier acte d’une pièce qui n’en finit pas avec notre mère. Les acteurs sont fourbus, ne croient plus au texte et ne font que répéter leur rôle, chaque jour, à la lettre près regrettant d’être là, conscients que chaque jour passé, chaque représentation donnée est une marche vers leur propre fin. Ils se refusent à imaginer de quoi elle aurait pu être faite cette marche s’ils l’avaient gravi seuls, ils sont condamnés au texte, cloués au pied du même fauteuil, contraints aux mêmes grimaces.

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Chemin de traverse

L’église était pleine. Cela lui a fait du bien de voir tant de monde et pourtant elle n’en connaissait pas beaucoup. Elle s’est avancée entourée de ses trois enfants. L’aîné, une bonne trentaine d’homme bien nourri était engoncé dans un costume sombre qu’il avait dû emprunter car il n’était pas à sa taille. On ne voyait dans cette assemblée toute vêtue de noir que ses poignets de chemise, d’un blanc éclatant qui dépassaient de chaque côté de son corps.
Une pie, il ressemble à une bonne grosse pie, a-t-elle pensé ; pourtant les pies sont bavardes, il ne l’est pas tellement mais il a, comme elles, le poil lisse et l’œil vif.
Cela l’a fait rire ; enfin rire intérieurement, il eût été très contraire aux bonnes manières qu’elle se laisse un peu aller. Antoine, lui, était comme à son ordinaire, en jean et baskets. Elle a remarqué qu’il avait mis une cravate ; jamais, non jamais elle ne lui en avait vu porter une. Elle savait combien lui et Célia, la petite dernière, la chouchoute, la préférée comme le disaient ses frères étaient anéantis. Tout avait été si vite, trop vite ; il n’y avait qu’elle qui avait immédiatement compris, dès les premiers jours, que tout était terminé, que Philippe allait mourir, que leurs chemins se séparaient. Intuition puis certitude. Eux, ils avaient préféré esquiver l’inévitable ; ils avaient fait leurs les messages d’espoir des médecins et les distillaient à tous, familles et amis ; Philippe, leur père les avait aidés déniant la maladie ; mort, aujourd’hui, guéri.

– Chers amis. Dieu a rappelé à Lui Philippe. Nous sommes tous réunis dans cette église pour entourer de notre amour Madeleine, son épouse, Bernard, Célia et Antoine ses enfants et leurs enfants. Leur peine est immense. Le jour viendra, nous le savons, où rassemblés à nouveau dans la maison du Père…

C’est à ce moment-là, tout de suite, qu’elle a décroché. Son regard est passé au-delà du catafalque posé devant elle, au-delà des ombres en robes qui s’agitaient, au-delà des murs de l’église…
La maison du père, oui bien sûr, là-bas en Savoie, le chalet dominant la vallée, la montagne en face, l’aigle qui plane ; elle a revu la haie de peupliers, elle s’est souvenu du plus grand que la foudre avait décapité ; elle a revu le grand champ devant la maison, le potager, les haies de framboisiers et les sapins tout autour. C’était leur maison de vacances, loin des bruits et de l’agitation de Chambéry où ils vivaient le reste de l’année, loin des VIP, des invitations, des « Monsieur le Juge », des simulacres et des baisemains.
Un endroit hors du temps, une ancienne ferme isolée au tournant d’une route qui ne menait nulle part. Un hasard, si quelque aventurier venait à passer par là ; le temps était rythmé par le bruit du tracteur du père Morot et les cloches accrochées au cou des vaches qui, au lever du jour, partaient aux champs pour en revenir, démarche lourde, pis gonflés de lait et ballotant en fin d’après-midi. Liberté ; elle et ses frères pouvaient disparaître, faire des cabanes, pêcher dans les ruisseaux, jouer aux indiens ou martyriser le chien, personne ne se souciait d’eux, ne s’inquiétait d’eux à la condition qu’ils réapparaissent à l’heure des repas…….

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……..Kim, c’est la femme de la nuit, comme elle se plaît à se définir. Femme de la nuit quasi invisible qui retrouve chaque matin, à l’heure où les autres se réveillent, son appartement, un petit trois pièces sous les toits du côté de Clichy. Les derniers fêtards partis, elle donne le coup de torchon final à son bar, vide les cendriers, remet en place les fauteuils, retire les protège-matelas et serviettes de toilette qu’elle entasse dans de grandes corbeilles que d’autres viendront chercher. Elle ramasse ce qui traîne, fait la grimace et gronde contre ces cochons qui laissent leurs préservatifs n’importe où. C’est la seule chose à laquelle elle ne s’est pas habituée. Cela la dégoûte toujours autant. Elle a suggéré au patron de mettre des écriteaux partout dans les salles de bain, il a haussé les épaules et n’a rien fait. S’il est plus de quatre heures, elle attend dans des odeurs indéfinies d’amour refroidi, de relents d’alcool, assise dans le grand fauteuil à bascule du bar, l’heure du premier métro. Sinon, quand elle est en forme, elle rentre à pied ; petite silhouette menue dans un Paris silencieux. Plus elle avance, moins elle a peur ; c’est comme ça. Elle craint toujours les grands immeubles haussmanniens vers le parc Monceau et change souvent d’itinéraires ; les boulevards sont larges et sombres, il n’y a aucune vie, la moindre présence est inhabituelle donc potentiellement dangereuse. Après tout va bien, elle se rapproche de Pigalle, du monde de la nuit ; elle n’a pas peur, ni des drogués ni des ivrognes qui titubent, c’est un monde qu’elle connaît, celui de la nuit dans son dernier quartier, dans sa solitude, dans sa détresse ; c’est son monde. Elle sait les attitudes à prendre, les comportements à avoir ; elle sait qu’elle saura quoi faire en cas de problèmes.
Elle retrouve alors son mari. Comme d’habitude, il aura laissé la lampe de l’entrée allumée. Au début, il y a longtemps, très longtemps, elle trouvait toujours une douceur, un petit gâteau, un morceau de tarte, un bonbon sur la table de la cuisine et un petit mot lui souhaitant une bonne nuit. C’en est fini maintenant. Ces attentions se sont espacées et puis un matin, il n’y a rien eu. Il s’en est excusé, il n’avait pas eu le temps, le petit était fatigué, il n’y avait plus pensé. Jean a grandi, les mots gentils se sont transformés en post-it……….

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…….Oui, c’est sûr, c’est sûr, elle l’a aimé cet homme qu’on va mettre en terre. Aimer à en perdre le souffle. Elle n’en doute pas, elle le sait, il a réapparu au bon moment, au moment où elle en avait assez de sortir des bras de l’un pour tomber dans les bras de l’autre ; assez de ces aventures joyeuses certes, éphémères, quelquefois un peu glauques ; assez de ces réveils à côté de presque inconnus ; assez de ces embrasements soudains, de ces passions sans suite. Elle commençait à se poser la question insidieuse :
– Y’en a t-il un, un seul, avec qui j’aimerais tenter l’aventure de la vie ?
Suivie d’autres questions en tourbillon : Est-ce que je suis trop exigeante ? Pourquoi un homme ? Pourquoi des enfants seraient-il indispensables ? Quel intérêt de faire comme les autres ? Pourquoi je n’y arrive pas ? Je suis trop moche ? Trop conne ? Ils ne savent pas ce qu’ils perdent !
Tout d’un coup, éclair incontestable, elle en était enfin sûre, c’était lui ; il était là à ses côtés depuis l’enfance et elle ne l’avait pas vu. C’était comme ça, une certitude, il n’y avait pas à y revenir ; les jeux étaient faits, lui et aucun autre ; mais cela fait si longtemps. Il lui reste des bribes de souvenirs. La couverture écossaise, toujours elle, à grands carreaux verts, dans un champ au revers d’un coteau, le ciel bleu, leurs rires, sa main qui remonte sa robe et cette effroyable douleur dans le dos
– Arrête, arrête, j’ai trop mal, il y a un caillou…
C’était où ? C’était quand ? Aucun souvenir ; ils étaient jeunes, cela est sûr ! Et sa photo qui ne la quittait jamais et qu’elle regardait à toute heure du jour. Ses lettres qu’elle lisait et relisait.
Des mots, encore des mots, des phrases et puis un jour « Tu es mon alternateur » c’est tout ce dont elle se souvient aujourd’hui. Des dizaines de lettres, et le seul mot qui lui vienne aujourd’hui à l’esprit, le seul mot qui surnage : « alternateur » ! Sa question d’alors, sa stupéfaction mais Bon Dieu, qu’est-ce-que c’était ? Qu’est-ce-que ça pouvait bien vouloir dire ?
C’est là, dans sa mémoire.
Elle était à La Baule ; c’est précis ; appuyée sur la table de la salle à manger, ce devait être en été, toutes les fenêtres étaient ouvertes, il y avait de la légèreté dans l’air ; elle allait partir au marché et cette lettre ! Ce mot griffonné de son écriture serrée. Encre noire sur le papier quadrillé qu’il aimait. Alternateur ? Pas de dictionnaire dans cette foutue maison, elle s’était précipitée séante tenante chez le libraire, l’urgence était grande, le reste pouvait attendre !
Faire appel à ses souvenirs… petit à petit, comme s’ils s’y refusaient, elle reconstitue tant bien que mal le passé ; un petit truc, une image, une sensation qu’elle retient, qu’elle épingle………

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……..Elle se devait d’être à son chevet à 5 heures. C’était comme ça. Il ne pouvait pas en être autrement sinon tout s’écroulerait, elle serait démasquée. Par qui ? Par lui, par d’autres ?
Mais qui avait dit 5 heures ? Elle, elle seule, la Madeleine admirable qui venait tous les jours, sans exception. Elle ne voulait à aucun prix changer les règles, ce serait tricher.
Elle devait y être, un point c’est tout. La parenthèse était terminée.
Certitude qu’elle le condamnait si elle n’y était pas à l’heure précise. À cela s’ajoutaient les autres, les réflexions qu’ils pourraient faire en voyant sa chaise vide, elle se disait alors qu’elle s’en fichait, qu’ils pourraient dire ce qu’ils voudraient : mauvaise femme, mauvaise épouse, pas fichue d’être à son chevet alors qu’il était malade. Cela n’était pas vrai et elle le savait.
Une voix lui chuchotait : – ne te raconte pas d’histoires, tu ne t’en fiches pas. Il faut que tu sois honnête, supporter leurs regards, imaginer leurs pensées, leurs jugements te seraient insupportable.
Alors elle accélérait encore, slalomait, hésitait entre le boulevard des Invalides ou la place de Catalogne, pilait, repartait, s’inventait de nouveaux itinéraires ; le rouge, les feux rouges la mettaient en transe.
Plus l’après-midi avait été bonne, plus elle s’était perdue, plus elle avait joui, plus elle se devait d’être à l’heure. Tout ce plaisir pris, sésame de vie, elle devait lui transmettre, lui insuffler. Elle espérait ce miracle. Qui pourrait comprendre cela ? Cet incessant besoin de bascule de la vie à la mort, de la mort à la vie.
Aller là-bas, c’est transformer la douleur en vie, en force de vie. C’est vouloir à tout prix rester dans la continuité ; faire comme si ; rester sous la dépendance de Philippe ; c’est lui qu’elle a en tête, son plaisir est le sien ; renier la maladie, le rendre à la vie jusqu’au jour où ce ne sera plus possible, où il franchira, seul, la limite.
Ce sera à son tour d’être seule, seule mais libre.
Jamais elle n’osera en parler à quiconque car personne ne le comprendra, ne l’admettra.
Il lui fallait du recul ; qu’elle se remémore l’histoire comme si ce n’était pas elle mais une autre Madeleine à qui tout cela est arrivé ; une autre femme avec ses faiblesses, ses folies et sa folle envie de vivre…..

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L’une ou l’autre

Une et L’autre (Sur une idée d’Eddy Mattalon) Extraits :

………Aujourd’hui, c’est un trou noir, il fait nuit. Il passe son chemin, traverse la rue Saint Antoine, arrive Place des Vosges. Circuit familier où il trouve ses repères. A nouveau de l’agitation, des lumières, du monde, des rires, des hommes, beaucoup d’hommes attablés dans des bistros qui débordent. Faune homosexuelle qu’il connaît bien et dont il n’a pas peur. Il n’a pas de jugement là-dessus, ce n’est pas son truc, c’est tout. Mais le reste n’est pas beaucoup mieux, il le sait. Ce soir, il ne se raconte pas d’histoire, il est face à lui même ; il sait qu’il n’a pas d’attirance pour les hommes, pas plus que pour les femmes. Il sait qu’il n’est pas fini, qu’il est un homme en devenir, mais en devenir de quoi ? De qui ? il sait que lorsqu’il voit sa silhouette, il ne peut pas, il ne veut pas se reconnaître dans l’homme qu’il voit. Cet homme ne l’intéresse pas, il voudrait pouvoir le tuer celui que tout le monde voit.
Lui ? Il aurait, c’est cela sa vérité avouée, voulu être fille.
Voilà, c’est dit.
Il s’arrête devant une glace, vitrine de magasin et se regarde. Il est là, c’est vrai, ombre noire, pantalon et chemise ouverte, foulard autour du cou. Figure pitoyable derrière laquelle il devine, fait apparaître la femme qu’il aurait aimé être. Il ferme les yeux, se regarde à nouveau, referme les yeux et l’imagine. Elle est là…
Ne pas bouger, c’est moi, c’est elle ; bouffée de chaleur et de plaisir, juste un instant de bonheur. Mirage auquel il voudrait pouvoir se raccrocher encore une minute.
– T’es pas bien, tu as un problème ?
Il sort brutalement de son rêve, titube un peu. Un homme est là, la trentaine, le visage ouvert, une lueur d’inquiétude dans les yeux.
– Non, ça va merci.
– Tu veux de l’aide ? Viens au coin de la rue là-bas, il y a une table, assied-toi ; je m’appelle Alain.
Il se laisse entraîner, s’assoit, commande machinalement un café.
– Demain, je me marie.
– Je comprends que tu sois secoué mec, il y a quoi. Tu te poses des questions ?
Le silence s’installe et personne ne le rompt. Puis, il s’entend dire :
– Oui, je m’en pose et pas qu’une. ………….

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………….. Laurence se détend, baille un peu et se revoit comme elle revoit sa vie, sa vie cachée d’autrefois, souterraine, non dite, non avouée car c’était péché.
Elle se souvient de Clémence, de sa jeunesse, de son dynamisme, Clémence qu’elle a tant aimée et qui, sans le savoir, instinctivement, avait bien du comprendre qu’elle lui faisait jouer le pire rôle de sa vie, le rôle de mari. Rail normal. Clémence ne pouvait rien imaginer d’autre. Le droit chemin, celui que tout le monde ou presque emprunte ; facile pour les autres, pour tous les autres, les autres de la rue, de l’autre coté de la porte, les autres qui l’oppressaient, l’étouffaient de leurs certitudes, les autres qui l’asphyxiaient.
Clémence, c’était son farfadet, son rayon de soleil, son trait d’union et puis cette négligence de sa part à lui et ce qui avait suivi. Mais comment lui expliquer sans, à son tour, la faire souffrir. Des années sur le qui vive, des années de cette double vie, des années de schizophrénie : homme de jour, femme de nuit.
Auraient-ils pu continuer comme cela une vie entière tous les deux ? Non, bien sûr ; alors, c’était mieux ainsi. Rupture inévitable.
Il lui offrait la sécurité, elle voulait l’originalité, la facilité, la spontanéité. Comment faire quand votre vie est un mensonge et qu’à tout moment vous craignez d’être démasqué ?
Elle voulait un brin de folie. Il croyait la frôler cette folie et craignait qu’elle ne l’emporte.
Elle voulait des enfants mais aurait-elle voulu pour eux d’un père incomplet, si mal dans sa tête, dans son corps ?
Elle avançait sans cesse, il freinait de tout son être.
Elle voulait tout et son contraire, il ne pouvait la suivre trop empêtré dans son non-être…….

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…………Clémence est songeuse ; elle se sent vraiment bien, là devant son feu mais quelque chose la turlupine ; il y a trop d’indices, de petites choses, de détails qui lui reviennent en mémoire et qui mis bout à bout l’intriguent. Tout tourne autour de Laurence.
Son nom bien sûr mais aussi sa ressemblance avec Laurent. Elle doit être lucide. Au dessert, elle l’a regardée droit dans les yeux, elle était juste en face, c’était facile et la table n’était pas très large, elle y a vu ce tout petit éclat mordoré qu’il avait, lui, dans la pupille droite. Elle s’en moquait à l’époque… « Tu es comme le Prince Malko… » Similitude encore, son parfum. Pourquoi a-t-elle le même que moi ? il est peu connu, on ne le trouve pas partout ; coïncidence, encore une coïncidence.
Elle ne sait rien de la vie de Laurence avant Co-Pilote ; chaque fois qu’elle a tenté d’en savoir plus, Laurence a toujours changé habilement de sujet de conversation. Elle sait juste qu’elle a divorcé il y a 15 ans. Mauvaise année, s’étaient-elles dit en plaisantant… Encore un indice.
Il faut qu’elle creuse ça, il faut qu’elle comprenne. Peut-être qu’Alain pourra l’aider ; elle n’hésitera pas à lui poser des questions, cela ne la gêne pas, le courant s’est établi si vite entre eux. Laurent…Laurence….Laurent ?
Clémence plonge dans ses souvenirs, danse avec eux, nage avec les dates, les images, les flashs qui s’imposent à elle. Elle s’y sent bien comme le voyageur fatigué d’un long, très long périple retrouve les paysages de son enfance. Le temps a gommé tant de choses qu’il n’est resté que l’essentiel.
Laurent qui es-tu maintenant ? Laurent, je t’aime murmure-t-elle.

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