Petit meurtre de rien du tout

C’est comme ça, elle l’a tué ; il n’avait qu’à pas laisser traîner son fusil de chasse ; et chargé en plus, c’est dangereux n’est-ce-pas ?

Oh, il a eu le bon goût de s’écrouler, tout d’un coup comme si le sol s’était dérobé sous ses pieds. Pas de dernier regard ni stupéfait ni suppliant, donc, pas de culpabilité. Elle est devant le fait accompli un peu abasourdie ; oui, elle l’a trucidé et s’il y en a une de culpabilité, il ne faut pas chercher bien loin, ce ne peut qu’être la sienne, depuis longtemps elle n’est plus rien. Elle hoche la tête, écarquille les yeux, son cœur bat un peu plus vite que d’habitude, guère plus. Incident ; incident certes ennuyeux.  Une  question se pose : qu’en faire maintenant ? Le découper en petits morceaux, déjà que le dimanche,’avec un poulet bien rôti elle n’y arrive pas, alors une telle masse, n’y pensons pas et, en plus, il ne va pas l’aider, ça c’est sûr, une dernière vacherie ! Vraiment, jusqu’au bout du bout il…….  «  Jusqu’au bout du bout », c’est nul comme  « Au jour d’aujourd’hui »  il va falloir je veille à ma syntaxe surtout si un jour je décide d’écrire mes mémoires…

Mais revenons à nos moutons, problème il y a, il est là, allongé par terre, enfin pas vraiment allongé, il vaudrait mieux dire :en tas, c’est plus approprié. Qu’en faire ?

Autre problème, encore plus embêtant et difficile à résoudre celui-là, elle ne se fait aucune illusion : c’est le tapis, un tapis rapporté de Téhéran, une fortune. Ce ne doit pas être beau à voir derrière, derrière dans son dos. A dire vrai, elle est chanceuse, rien devant ; ce n’est pas que ce soit net, on voit bien qu’il y a quelque chose, comme une tâche bizarre. Du cambouis ? De la graisse de vidange ? Enfin un truc pas propre, noirâtre, sur le revers de sa veste. Hier, cela lui aurait demandé des efforts car, c’est sûr, elle se serait précipitée, aurait mis tout de suite de la terre de Sommières, frotté délicatement et le tour était joué. Aujourd’hui, non, il ne faut pas exagérer, il peut bien rester comme il est ; pas de complexe ; se donner du mal, pour qui ? Pour quelqu’un qui jamais n’a eu un mot gentil, un mot de remerciement alors que pendant toutes ces années elle ne s’est pas ménagée pour lui ; toujours à ses petits soins. Il trouvait normal, le matin, que son costume soit propre, repassé, l’attendant au sortir de sa douche sur le valet ; chemise, cravate, chaussettes assorties au pied du lit. Eh bien c’est fini, elle s’en fout maintenant, s’en contre-fout, il ne ressemble plus à rien et alors ? Il n’ira plus voir sa pute, autant de gagné ! Je dis ça, pas sûr qu’il en ait une, je vais même plus loin : rien n’est moins sûr mais j’aime bien l’idée. La jalousie, c’est la passion, c’est l’aveuglement, la folie, l’exaltation, la frénésie, l’extase, le délire enfin bref la vie. La vie telle qu’elle la voulait, l’espérait.

Ça a fait du bruit, c’est certain, mais pas tant que cela. Elle aurait cru plus ; faut dire qu’elle n’a pas exagéré et que, là-aussi, elle a été bonne ; une fois, elle n’a tiré qu’une seule fois et ça a été le jackpot ! Gagné du premier coup alors que d’ordinaire elle est si maladroite. Enfin c’est ce qu’il dit, c’est ce qu’il disait.. Il faut vraiment qu’elle s’habitue, il ne sera plus là pour la critiquer. Et si ça lui manquait ? Ce serait un comble ! Non, aucun risque mais elle sent que cela ne va pas être si facile que ça de vivre sans lui. Cela l’ennuie un peu, elle fait la grimace, hoche la tête, se dit qu’elle s’inscrira sur Meetic et que des emmerdeurs elle en trouvera toujours à la pelle.

Aucun voisin ne s’est pointé. Personne ne se connaît, ne se fréquente, c’est le mal du siècle. Ce qui se passe chez les autres quand on ne les connaît pas, c’est normal qu’ils n’en aient rien à faire. Ils sont pourtant six propriétaires ou locataires, car les Boulard quand ils sont partis à Shanghai ont loué leur appartement à des gens discrets, il faut le dire, pas un mot plus haut que l’autre. On ne les voit pas, on ne les entend pas. Pourquoi seraient-ils venus aux nouvelles ; aux nouvelles de quoi?  de qui?  tout le monde va bien, juste, il y a un mort, un seul, donc plus rien à faire pour lui. Ce n’est pas qu’elle n’aimerait pas un coup de main mais c’est délicat comme entrée en matière. « Cher voisin, j’ai besoin d’un tire-bouchon, je ne retrouve plus le mien, passe encore ! Mais, prenez des gants, le sang ça tâche, et c’est très difficile à retirer », c’est, convenons en, certes plus original mais aussi plus sujet à caution. Car, il y en a qui « craignent » alors si, en plus, il faut se tartiner les vivants, filer des claques à ceux qui tournent de l’œil, voire avoir à faire du bouche à bouche, beurk en plein milieu d’après-midi, s’ils ont mangé des escargots, c’est répugnant..

Oublions, je ferai toute seule..

Le claquement, s’il n’a pas été si fort que ça, lui a quand même démoli l’oreille droite. Dommage collatéral. Ennuyeux. Elle se masse, c’est vraiment désagréable cette sensation, aux limites de la douleur. Quand on sait qu’il faut compter au moins deux mois pour un rendez-vous chez l’ORL, ce n’est vraiment pas de chance. Les urgences ? Attendre des heures ? Il n’en est pas question, demain peut-être si les choses ne s’arrangent pas.

Elle se dandine d’un pied sur l’autre, signe qui ne trompe pas, la solution au problème est compliquée d’autant plus que le tapis lui aussi, c’est un tracas à venir. C’est qu’il est grand. Aura t-elle la force de le rouler et de l’emporter au 5 à sec ? Pas sûr ; pas sûr non plus qu’il entre dans sa Clio. Le faire nettoyer sur place ? C’est une fortune. Vraiment rien ne va plus aujourd’hui.

Drôle d’odeur. Elle va ouvrir la fenêtre, grand soleil et bonne nouvelle: dans les jardinières, les crocus percent, le printemps est bientôt là.

– Avant toute chose, un petit café et pourquoi pas quelques cerises à l’eau de vie, ce n’est pas tous les jours fête  dit-elle en s’étirant.

Il ne faut quand même pas traîner, c’est un principe que lui a inculqué son grand-père  -Ma fille ne remet pas à demain ce que tu peux faire le jour même. Tout le monde le connaît ce dicton et que font-ils ces crétins, tous ces feignants, ces assistés ?  Après moi le déluge ! Si c’est pas demain, ce sera un autre jour ! Voilà ce qu’ils répondent et lui, le premier, ne se gênait pas. «  Tu ne l’emporteras pas dans la tombe ton eau de javel.. » eh bien, il n’est pas plus avancé maintenant. Il va y aller dans sa tombe, en costard tâché ; ce n’est quand même pas une tenue pour se présenter devant l’Éternel ? Bien fait pour lui. Ce sont toutes ces petites choses qui, bout à bout, lui ont été fatales.

Le café est un peu trop fort, je n’aurais pas dû se dit-elle, je vais encore mal dormir cette nuit et puis cette … chose qui traîne là, par terre, qu’en faire ?

Elle s’assoie, coudes sur ta table, elle se prend la tête entre les mains, entoure entre ses doigts une mèche, quelques cheveux qui se sont échappés, et l’entortille plusieurs fois. « A tout problème sa solution, ne pas se laisser aller surtout que je ne dois pas être la première à qui cette aventure arrive ». Faut dire la vérité, c’est qu’elle en a connu et plus d’une qui le disaient haut et fort : je le tuerai  si…  alors là, tous les prétextes étaient bons ! Chacune ses petites fantaisies. Peu importe, elle, elle l’a fait, quelle femme mais quel problème aussi !

Internet, suis-je bête, (Il n’avait pas vraiment tort), comment n’y ai-je pas pensé plutôt ?

Elle trouve vite quelque chose, quelque chose qui la rassure immédiatement : le Top 10 des astuces pour faire disparaître un corps. Elle le parcourt rapidement; pas si facile et c’est bien sa revanche, ah il l’a bien eue car s’il avait accepté d’aller vivre à la campagne, c’eut été beaucoup plus simple. Non Monsieur disait qu’il s’y ennuierait, que rien n’est plus beau que Paris, qu’il suffit de sortir de chez soi, que tout est là, à portée de main sauf que, sauf que maintenant qu’on y est et, en plus dans un appartement, elle  doit éliminer d’entrée de jeu la méthode pH < 7 des bidons d’acide, impensable, elle a trop mal au dos pour les monter, c’est qu’il en faudrait beaucoup pour remplir la baignoire ; impossible aussi d’ utiliser la méthode porcine N°1 la méthode feu de camp N°2 ; pas besoin de donner des détails, et pourtant c’est simple, naturel, ecolo ! la méthode Homme à la mer n’est pas mieux adaptée (la campagne c’était non, la bretagne 10 fois non… Vraiment mauvais esprit). La 4em méthode a des avantages, elle s’appelle « Faut pas tout gâcher ».  On le met dans le congélo et au fil du temps on retire ce qui peut servir. Le problème, c’est que la déco de son appartement est très classique et qu’un tibia en pied de lampe ferait tâche. De plus, son congélateur est trop petit, elle ne sait pas si Darty peut la livrer rapidement, il reste de plus le problème de la place qui est loin d’être résolu. On oublie aussi. Que reste t-il ? La souterraine. La cave est bétonnée et puis c’est trop dur, travail de forçat, des courbatures pendant 8 jours et quoi encore ! La 9eme ? ils ne sont pas sérieux sur ce site, fabriquer et envoyer dans l’espace une fusée avec son bonhomme à bord…faut pas rire avec ça, je vais leur écrire. Déjà les meubles IKEA, j’ai besoin d’une aide alors la notice pour ce genre de choses, je dis pas et puis, ce n’est pas solide, les choses qu’on vous livre en kit, il faut toujours se méfier. Des fois qu’il manquerait un boulon, qu’est-ce que tu fais?  En plus, avec des délais de livraison imprévisibles. A éliminer.

Dieu soit loué, il en reste deux, entre lesquelles son cœur balance et c’est pas peu dire. Finalement son gros, elle l’aimait bien, alors le garder en souvenir ? Construire une cloison, le mettre derrière, un p’tit oeilleton pour le surveiller et le tour est joué ou alors, ou alors, je vous le donne en 1000 l’empailler. Bien sûr ça demande du boulot mais si c’est réussi, wouah l’originalité… C’est ce qu’ils appellent la Méthode nostalgique. On a du cœur ou on n’en a pas… Faut que je réfléchisse !

Tout cela, elle ne s’y est pas préparée, c’est d’un fatigant ! Rien ne presse, il est encore chaud…

Un cinoche, une saucisse frites et un verre de Bourgogne, il sera toujours temps…

La douleur du mot

M’asseoir devant ma fenêtre, ne pas me laisser distraire, jeter furtivement un vague coup d’œil à l’extérieur, tout est en place, rien n’a changé ; seules quelques feuilles du platane ont du encore tomber cette nuit, l’arbre semble plus squelettique qu’hier et laisse deviner ses moignons ; coupes assassines, que serait-il si personne jamais ne l’avait amputé ?

Prendre une feuille de papier, chercher le premier mot, l’écrire puis l’effacer car un autre s’est imposé ; pourquoi lui ? Un autre encore qui s’accroche au premier. Opération survie. Il le sait le mot, il le pressent que d’un seul coup de crayon, il peut ne plus exister, ne laisser aucune trace, fût-elle éphémère. L’eau a une mémoire, le mot n’en a pas, pas plus que les paroles jetées dans le vent.

Absurdité de la chose, pourquoi vouloir les choisir, en retenir quelques uns, les tisser en phrases, les écrire, prisonniers à jamais de pleins et de déliés. Épinglés alors comme des papillons dans une boite, ils tomberont en poussière au fil du temps ; pour certains au fil de l’instant, pour d’autres au fil d’une vie. Quelques-uns survivent et se transmettent de génération en génération ; héritage du passé dit-on qu’il faut préserver à toute force, conserver, mais qui, ne nous leurrons pas, rejoindra le rien. Le rien initial et le rien final.

Écrire est d’une incroyable violence ; un enchaînement inextricable d’idées à démêler, développer ou synthétiser et qui glissent entre les mains, entre les lignes. S’obliger alors à se concentrer, à faire des plans, à aligner des paragraphes avec des grands A, puis des B et ne jamais arriver beaucoup plus loin car l’édifice s’est déjà écroulé. Pourquoi le D est-il avant le F ; tout compte fait, n’aurait-il pas mieux valu commencer par C, miroir aux alouettes dont on ne peut se détacher.

Et puis, les chemins tout d’un coup se croisent ; l’un mène directement, sans ménagement vers le vide, le blanc, l’indicible et redoutée réalité du moment : rien, il n’y a plus l’ombre d’une inspiration, l’hébétement complet, la sidération par le vide ou, et c’est le miracle, il y a l’ébauche, le commencement qui enfin satisfait que l’on relit le sourire aux lèvres. Le sourire ne dure pas car le doute à nouveau ronge à petites dents pointus le peu crée, entreprise de sapement, le mot est contesté, l’idée mise en doute. Il faut alors s’imposer de passer outre car il reste le souvenir du contentement. Éclair fugace certes mais qui a laissé sa marque  et la marche reprend vers une issue à peine entrevue, comme une terre promise. Terre qui, comme la ligne de l’horizon, s’échappe à chaque pas.

Pourquoi s’obstiner, pourquoi ne pas accepter d’être seulement dans la contemplation de cette incroyable, de cette extraordinaire construction qu’est la vie. Ce serait tellement plus… mais non, illusion, ce ne doit pas être si facile de se retirer du monde, de soi, pour n’entrer que dans la beauté des choses.

Où sont les autres ? les amis, les amis des amis dont j’ai tant besoin dans le silence de ma petite chambre, le crayon à la main, où sont-ils ceux à qui je voudrais donner en cadeau cette guirlande de mots que je m’obstine à ordonner ?

Demain est un autre jour ; peut-être que demain….

Jeanne au château

Cette histoire est autobiographique et ce, dans les moindres détails. Je vais m’attacher à ne vous narrer que la vérité ce qui, vous le savez, est « la » difficulté. La tentation est grande de rajouter un détail, de tricher un peu pour inciter au sourire, à l’indulgence, au pardon… Rien de tout cela ici ; je jure de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité !

Jeanne au château

-Madame, interdiction de poser le pied gauche par terre pendant 3 semaines ; pour ce qui est du droit, en cas de nécessité absolue, vous pouvez prendre appui dessus quelques minutes ; mon assistante vous a retenu une place au Château XXX, c’est un centre de convalescence, il est à quelques kilomètres d’Aix. C’est un très bon établissement et vous n’avez pas le choix.

Va pour le château, ce sera l’occasion de lire, d’écrire, d’une parenthèse dans le temps d’autant plus que la plaquette qui m’en est donnée est alléchante. Il est niché dans un écran de verdure, cyprès, ciel bleu, un lieu sympathique de villégiature.

J’ai quitté Marseille, la clinique XXX où j’ai été bichonnée par des infirmières plus charmantes et sexy les unes que les autres. Le kiné m’a initiée à l’usage de la botte orthopédique qui ne tient sa ressemblance aux sandales des Geishas que par sa semelle compensée. Les scratchs qui en assurent la fermeture se mêlent, s’entremêlent, s’accrochent les uns aux autres, se détachent dans des crépitements secs pour s’attacher illico à la couverture dont ils arrachent un duvet beigeasse qui les rends inutilisables. Ils pendent alors inutiles et lamentables…

Adieu donc à la jolie chambre bleue lavande, au dessus de lit en piqué blanc, au chirurgien à chemise en fleurs, au luxe discret !

Les brancardiers sont arrivés très en retard. Valises faites, je les attendais couchée comme la belle au bois dormant dans mon petit lit. Au prix de 1000 difficultés, j’avais mis une tenue appropriée ; nous sommes en janvier, la journée est particulièrement belle, pas un nuage, il doit néanmoins faire frais. Le ciel est lumineux. Je me suis maquillée, boucles d’oreilles, joli foulard, je vais au château et par là même me considère comme une invitée. Ce serait faire offense à mes hôtes d’arriver négligée, pire encore gisant lamentablement sous une couverture d’hôpital.

Légère déconvenue quand ils ont débarqué dans ma chambre. Ils n’avaient rien des jeunes chevaliers fringants dont je rêvais pour m’escorter au château. L’un, jeune, gringalet était couvert d’acné purulente dont émergeaient des poils épars. Quant à l’autre, c’était une femme. Ici, à Marseille, on aurait dit « une cagole » et c’est tout dire! 40 ans, blouse ouverte, gros seins boudinés sous un pull rose fluo à paillettes, le cheveu filasse, décoloré à mort depuis un certain temps… L’équipe infernale !

Maugréant contre tout, les embouteillages, les politiques qui sont tous des pourris, ils se sont emparé de moi, m’ont mis sur un brancard sans l’ombre d’un oreiller ou de quoi-que ce soit me permettant de voir autre chose que le ciel ou le plafond. C’est là que j’ai failli pour la première fois perdre la vie. L’ambulance était garée de l’autre côté de la rue. Forts de leur priorité absolue, ils l’ont traversée sans regarder ni à droite, ni à gauche, enfin, c’est ce que je suppose car je me suis retrouvée terrifiée à hauteur des pare-chocs d’une voiture dont je ne voyais pas le chauffeur ; par contre, j’ai entendu de frénétiques coups de klaxon, des rugissements et injures proférés puis très vite partagés. J’ai fermé les yeux recommandant mon âme à Dieu et il m’a entendue ! Comme quoi ! En effet ce n’était pas fini, mes accompagnateurs très en colère m’ont sans ménagement aucun propulsée dans l’ambulance ; le charmant jeune homme a pris le volant pendant que la belle hyper-oxydée, mâchant avec force son chewing-gum s’est assise à côté de moi. Au premier tour de roue, le concert de klaxons, précédé du crissement strident d’un coup de frein, a repris de plus bel ; il n’est pas besoin d’être devin pour en comprendre la cause : nous étions partis sur les chapeaux de roue, déboîtant de notre place de parking sans l’ombre d’un clignotant, vers ma nouvelle demeure qui aurait pu, convenons-en, être ma dernière !

Madame s’est emparée de Voici, s’est plongée dedans et commentait en marmonnant ce qu’elle lisait. Conduite mouvementée puis enfin l’autoroute, ce qui est nettement plus confortable pour moi qui, à part la belle, ne vois toujours rien, saucissonnée sur mon brancard.Tout d’un coup, des rires d’enfants envahissent l’habitacle. Elle se jette sur son portable et commence alors une conversation ponctuée de « Ah con, putain de con, c’est pas vrai, tu déconnes, j’y crois pas » et puis à nouveau des « putaings, oh putaings » ce n’est pas très instructif mais à dire vrai, cela rompt la monotonie du voyage ! De temps en temps, elle jette un coup d’œil qui n’a rien d’amène sur moi et je me garde bien de bouger d’un poil !

C’est comme cela, avec cet équipage, que nous arrivons au château. Pas de tourelles, pas de pont-levis, de donjon ou de remparts crénelés ; encore moins de serviteurs en livrées d’autant plus que nous passons par la porte de derrière et suivons un couloir grisâtre … J’ai juste le temps d’apercevoir un ensemble de bâtiments modernes, simples, épurés ; c’est rassurant.

Ils me détachent, m’attrapent sous les bras et me collent dans un fauteuil roulant devant la porte d’un bureau d’où sort une femme dont je n’ai plus aucun souvenir. Comme quoi la vie est mal faite: je me souviens dans le moindre détail de ceux qui m’ont maltraitée et pas de cette gentille dame qui m’a accueillie, conduite à ma chambre, à notre chambre car nous sommes deux. « Vraiment désolée mais il faut attendre quelques jours pour une chambre particulière ». Cela ne m’inquiète pas et pourtant…. Poussée par je ne sais qui, j’entre et dans l’instant me recroqueville d’effroi sur mon fauteuil ! La chambre est petite, très petite. Les deux lits sont séparés par une table de nuit. L’un est à côté de la fenêtre et, bonheur suprême, je vois qu’il est au cordeau, donc inoccupé, donc pour moi. Par contre, gît sur l’autre une masse informe qui de loin ressemble à un poulpe échoué .. deux petits yeux noirs enfouis dans la matière. La bouche est plutôt de style batracien avec une lèvre inférieure qui déborde considérablement, des bajoues pendantes de la même couleur un peu rousse que les quelques poils qui entourent sa tête. La bête se soulève pesamment, grogne, esquisse un sourire et aboie « Voulez un pain au chocolat ?» en m’en montrant un du menton qui traîne, depuis combien de temps (?), sur sa table de nuit. Gentille bête ! Elle se réaffale sur son lit ; seuls ses yeux continuent et continuent encore et toujours à me suivre !

Entre alors, d’un pas décidé, une jeune femme débordante d’énergie au large sourire. Une auréole de cheveux frisés autour de sa tête ; elle tient à la main un questionnaire sans savoir que depuis trois jours je donne forcément les mêmes réponses à tous ceux qui viennent remplir exactement le même avec moi. Elle, par contre, a une petite particularité : à chaque réponse, elle s’émerveille et rit comme un enfant en envoyant, de contentement, sa tête en arrière.

-Avez-vous des allergies ? -Non -MA…GNI…FI…QUE

-Avez-vous un appareil dentaire ? (le rapport avec les pieds?) -Non -SUPER

-Avez-vous besoin d’aide pour aller … (Clin d’œil complice!) ? -Non -MERVEILLEUX

Elle me remet comme si c’était un trésor une petite fiole, baisse la voix et chuchote : « Un petit pipi, ce serait GENIAL, quand vous voudrez… » et elle m’abandonne là. Le poulpe inerte a l’œil ouvert. Je passe sur la visite du médecin qui n’avait hélas pas de chemise hawaïenne et qui m’a une fois de plus posé les mêmes questions auxquelles il en a rajouté quelques unes de son crû. -Êtes-vous triste ? – Comment est votre moral ? – Pensez-vous être en dépression ? – Avez-vous des problèmes, des choses qui vous font de la peine ? A bien chercher, je vais trouver ! Je suis super heureuse de n’être plus sur l’échelle de douleur qu’à 6/10, de me retrouver entourée que de personnes vaguement entre-aperçues boitillantes, claudicantes, d’un âge en général plus que respectable ; c’est qu’on fait les hanches, les genoux ici… Je suis heureuse d’apprendre le maniement du fauteuil roulant. Chose curieuse, il faut braquer à gauche quand on veut aller à droite et vice-versa; au début, ça surprend et est plein de surprise quant au résultat ! -Je suis heureuse, vous dis-je !

Le poulpe a un nom ; elle s’appelle Madame Persillé ! Nom clamé par tous ceux et celles qui entrent dans la chambre. – Bonjour Madame Persillé – Avez-vous bien dormi Madame Persillé ? – Levez-vous Madame Persillé – Faîtes un effort Madame Persillé – Retenez-vous Madame Persillé – Trop tard Madame Persillé – On va arranger ça Madame Persillé.

Cadeau aux entrants, ils prennent leur premier repas dans leur chambre. Je suis donc seule, enfin seule, face à ma pitance ; il est 6 heures, il fait déjà nuit ; la lumière tombant du plafonnier est glauque. Sur un plateau « pégueux » (collant pour les non-Marseillais) une sorte de bol rond en plastique couleur lie de vin, ressemblant à un mini pot de chambre dans lequel stagne un liquide brunâtre. Ce n’est pas très engageant mais à la guerre comme à la guerre, ce n’est pas à moi qu’on va la faire, j’ai été scout, je relève le défi et approche mon nez . Odeur de mer… effluves de marée basse… ce doit être une soupe de poissons dont on aurait retiré le poisson. Pas l’ombre d’un croûton, pas une pincée de fromage râpé, pas la moindre coupelle de rouille. Je renonce et, encore motivée, ouvre l’autre boite, pas très engageante car vaguement translucide. Je soulève le couvercle blanc pisseux et découvre « le » plat. : une masse blanchâtre elle-aussi, craquelée, lunaire, deux monticules. Un coup de fourchette, tout s’y colle; je devine toutefois que ce sont des œufs durs recouverts, il n’y a plus à en douter maintenant, d’une béchamel. L’ensemble a dû être préparé il y a longtemps, très longtemps et s’est bien aggloméré, trop bien peut-être ! Je tente l’aventure du bout des lèvres, c’est froid, gluant… beurk !

Pas le temps de m’apitoyer sur mon sort, la porte s’ouvre et bonheur des bonheurs ma fille surgit ainsi que mon petit-fils ! C’est la vie ! C’est la joie ! Les effusions, les baisers. Pas trop cependant, le poulpe est de retour, soutenue par une infirmière, elle tombe sur son lit et tente, sans succès, de se recouvrir de sa couverture non sans avoir jeté un regard aigu sur les visiteurs et jeté un « Tiens, voilà le Père Noël ». Quelle exagération ! Jules estomaqué ne lui ressemble en rien sauf peut-être la capuche ! Craignant quand même que la vision de cet être roulé en boule dans un jogging sans couleur bien définie, ni forme, de taille XXXXL, aux bourrelets de graisse débordants et dégoulinants là où autrefois il y avait une taille ne le frappe, nous sommes sortis et allés découvrir le Château dont je ne connaissais qu’une seule chose : ma chambre. Dieu, une fois de plus, m’a secourue ! J’avais survécu à tout… j’ai survécu à Jules qui, malgré mes piaillements, m’a initiée à la conduite sportive. – Ouah trop chouette ce fauteuil, tu vas super vite Mamie ! Galop dans les couloirs, démarrage en trombe, freinage… mon initiation a été rapide et complète. S’il n’avait eu un affreux lapsus, tout aurait été parfait.   -La vieille Mamie (c’est ma mère) en a un, maintenant toi, ça fait deux générations à cercueils roulants ! No comment !

Les couloirs étaient déserts, l’heure des visites passée depuis longtemps, j’ai réintégré un peu tristounette ma chambre. Le poulpe avait été mis en vêtements de nuit et gisait sous ses draps. Le poulpe m’attendait ! J’ai tenu le plus longtemps possible, devant la petite table, un livre à la main espérant vainement qu’elle s’endorme. Il a fallu me rendre à l’évidence, probablement excité par ce nouveau voisinage, le poulpe survivait, attentif, guettant mes moindres mouvements. Alors, il m’a bien fallu agir. J’ai filé à la salle de bain. Le mot « filer » ne convient absolument pas mais vous avez compris. Notre vie commune ne faisant que commencer, j’ai tenté quelques mots, quelques questions auxquels elle ne répondit que par des onomatopées. Je glissai le fauteuil roulant entre nos deux lits et eus le malheur de lui dire : – Je le mets là au cas où pendant la nuit… Elle ne me laissa pas achever ma phrase ; chose qui me semblait impossible quelques minutes auparavant, toute la masse se releva, elle bascula son corps en arrière, ouvrit grand les jambes, spectacle d’apocalypse…   -Non, non, faîtes comme moi. Des couches… on les remplit, on est tranquilles, ils vous les changent le matin. Devant mes dénégations, elle s’est un peu renfrognée, s’est remise en chien de fusil sur le côté, a rabattu sa couverture sur elle et a continué à me fixer. L’infirmière de nuit est arrivée, a éteint la lumière du côté de ma cothurne et a tiré le rideau qui devait nous séparer. Qu’avait-elle fait là ! Hurlement ! Le poulpe se dressa, me montra du doigt -Ne touchez pas au rideau, je veux LA VOIR ; puis retomba sur sa couche. L’infirmière a t-elle vu à ce moment-là ma prunelle s’assombrir et commencer à lancer des éclairs ? Je ne sais pas. Je ne peux que constater, elle a été remarquable ; elle a attendu une bonne minute puis doucement a commencé à tirer le rideau, s’est penchée vers elle, a recommencé et regagné encore quelques centimètres et j’ai entendu – Voyons Madame Persillé, soyez raisonnable, votre voisine a besoin d’un peu d’intimité. Nous avons négocié, le rideau n’est pas complètement fermé, elle voit mes pieds, je vois les siens… Nuit pas terrible qui a failli mal finir ! Reconnaissez qu’elle n’avait pas trop bien commencé… A cause de cette foutue botte que momentanément je dois garder jour et nuit, je ne peux dormir que sur le dos, m’étouffe, et émets des ronflements si sonores qu’ils me réveillent ! Il est deux heures du matin. Je n’ose pas allumer la lumière craignant de réveiller le poulpe et, à dire vrai, un début de sinistrose s’empare de moi ! Le temps ne s’écoule pas et les pires idées me passent dans la tête quand…encore intervention du Très Haut, l’infirmière de nuit, faisant sa ronde, passe la tête. Je me dresse, lui fait signe, attrape lunettes, livres, papier et avec son aide, sors de notre chambre en catimini.

Ce n’est plus le château de la belle dormante mais la belle dans le château endormi. Pas un bruit, des couloirs qui me semblent d’une longueur infinie, de lumières tamisées, bleues pour la plupart, un petit salon, une lampe, une vraie lampe. Enfin bien ! Le silence est total. C’est presque irréel ; j’écris, j’écris pour conjurer, pour oublier, pour …je ne sais pas pourquoi, ni pour qui mais il me faut raconter mes malheurs ; c’est ne pas compter sur la nature qui se rappelle à moi ! L’infirmière est partie depuis longtemps et n’a pas réapparu, il va falloir que je me débrouille toute seule. Je pars sur mon fauteuil roulant en exploration me rappelant qu’en bas, dans le hall, il y a des toilettes. L’ascenseur appelé monte et son doux ronron me paraît assourdissant. Tout s’est transformé : la réception, le hall d’entrée, les salons, les couloirs tout semble gigantesque, démesuré. Je trouve l’endroit. Au cas où vous l’auriez oublié, je ne suis pas un homme qui, sifflotant, appuyé sur un mur, peut opérer facilement. Faire pipi dans un petit tube (rappelez-vous c’était une obligation), en équilibre sur un pied, la chemise de nuit entre les dents, quand on est du sexe faible est un exploit ! Et je ne vous parle pas de la dernière petite goutte, de la feuille de papier à attraper et, si possible, à utiliser ! Cet exploit, je l’ai réalisé! Il reste une complication : entrer dans les toilettes avec un fauteuil roulant ? Fastoche ! En sortir ? Plus hasardeux ; il y a un demi-tour à faire qui, pour la novice que j’étais, m’a posé problème.

Je croyais le pire passé…que nenni… au sortir…horreur je ne me rappelais plus ni de l’étage, ni de mon numéro de chambre, ni et, c’était bien pire, du couloir par lequel j’étais venue ; or, le bâtiment est en étoile ! Labyrinthe infernal, pas un chat ! Kafka !J’imagine les pompier appelés, lancés à ma recherche et l’unité d’Alzheimer dans laquelle on ne manquera pas de m’envoyer. Je prie Sainte Rita, patronne des causes perdues et Saint Antoine de Padoue, il m’aide régulièrement à retrouver mes clés, mes papiers…peut-être pourra t-il me donner un petit coup de main pour regagner mon sweet-home ! Et le Miracle…

Le deuxième jour m’a, lui aussi, réservé quelques surprises.Bien avant le chant du coq, à 6H10 exactement, la porte s’ouvre, les lumières du plafonnier s’allument – Votre piqûre Madame Sialelli. Je ne sais pas pourquoi, cela ne m’a pas mise de très bonne humeur d’autant plus que dans la foulée une autre aide-soignante est entrée -Madame Persillé, grande toilette aujourd’hui, vous allez en consultation.  Le poulpe émerge, -Avec qui ? – Pas avec le plombier pardi ! Suivi d’un seul éclat de rire, celui de l’imbécile qui trouvait sa blague très drôle. Le rideau est tiré, je ne perds rien du dialogue, des odeurs, des grondements, des interjections et, bercée, tente de me rendormir doucettement ! Eh non, il y a eu la cérémonie du thermomètre, le petit déjeuner, la femme de service et pour finir Mme Persillé emmenée par deux costauds, il fallait bien ça ! Il n’est qu’ 11 heures du matin ! C’est l’heure bientôt du déjeuner, je suis invitée à aller dans la salle à manger qui est au rez-de-chaussée ; prudente, je pars avec un peu d’avance ; je ne suis pas encore une grande experte du maniement du fauteuil roulant ! Bien m’en a pris, je n’étais pas la seule aux ascenseurs… petit sourire à droite, petit sourire à gauche et fou-rire complet, inextinguible quand je suis arrivée en bas. Les portes de la salle à manger n’étaient pas encore ouvertes, je vois une file ininterrompue de fauteuils roulants à la queue leu leu et un nombre incalculable de crâne chauves ou fortement dégarnis, houppettes, petites couronnes blanches, frisettes serrées dépassant des dossiers… le tout encadré par deux colonnes de personnes claudiquant, arqueboutées sur des cannes anglaises, courbées en deux, en pantoufles et peignoirs pour certains! Gênée par ce rire que je n’arrive pas à contenir, je tente de me concentrer ; toujours en fauteuil roulant, je m’approche alors de deux messieurs très dignes qui roue contre roue conversent et entends :  « Vous avez changé de modèle. Celui-ci est-il plus rapide ? » Ça n’a pas arrangé les choses !

Au restaurant, chacun a sa place attitrée ; le poulpe est loin ; je ne la vois pas ! Récréation…Elle ne me voit pas et fulmine ! C’est comme ça, nous ne décidons pas ; gare à celui qui tenterait de changer de place ou pire encore, qui piquerait le pain de l’autre. Il n’y a que deux thèmes de conversation : le menu : celui du jour, celui d’hier, celui que nous aimerions et les maux dont chacun souffre. Nouvelle, rien ne m’est épargné ! Je sais très vite tout de l’état de santé de chacun dont je vous épargne les détails ! Pour étonner, pour retenir l’attention, certains y vont fort et n’hésitent pas à raconter n’importe quoi : Le kiné, faîtes attention au kiné c’est une brute, il est… il est…. (œil égrillard et petit doigt en l’air!) alors vous comprenez les femmes, il les aime pas ! – Ah (là, grand silence) c’est le Docteur Untel qui vous a opérée (à nouveau grand silence) je ne devrais pas vous le dire mais on m’a dit que….

Je m’y suis quand même fait quelques amis grâce à mes belles-sœurs chéries qui se sont invitées à notre table ayant caché dans leur sac, car c’est interdit, une bonne bouteille de côte du Rhône ! Il n’y a rien de tel pour créer du lien ! Hélas dans un grand élan de générosité, elles m’avaient apporté aussi le Nouvel Obs. Grand titre :  « Morts sur ordonnance » Supplément : « Régime sans sexe » Tout un programme ! Ceci est heureusement contrebalancé par le roman dont je finis la lecture : La vie est brève et le désir sans fin !

La soirée n’a pas vraiment été différente de celle de la veille à une exception près et j’en finirai par là car elle est de taille : le poulpe a reçu un appel téléphonique de son mari. Il ne vient pas, on le comprend ! le plus drôle et je jure que c’est vrai, c’est ce que j’ai entendu…hurlant à pleins poumons, elle demandait des nouvelles de tous : -Comment va le gros Kiki ? Et la petite Zezette ?

Moralité : ne vous faîtes opérer que d’un pied à la fois…

Titi

Angela, son filet à provision à la main, engoncée dans son vieux manteau marron, couru comme si des diables la poursuivaient. Et c’était le cas. Comment dire aux autres, qu’elle venait de voir et, croyez-moi il n’y avait aucun doute là-dessus, elle venait de voir derrière le platane, sa vieille cousine Anna, son fichu noir sur la tête, pliée en deux car elle était bossue et la regardant de son œil perçant, celui-là même qu’elle avait lorsque, derrière ses volets, elle la surveillait il y a…  il y a trop longtemps, ce n’est pas possible !

Angela contourna le petit square, descendit la rue Edgard Quinet et, à bout de souffle, se rua dans la charcuterie de l’angle de la rue de la République. Jamais, volontairement, elle n’y avait mis les pieds. Il lui avait été dit qu’autrefois, il s’y était passé de drôles de choses ; à dire vrai, elle ne savait pas lesquelles.

Son cabas lui sciait la main, elle avait hésité à le lâcher, à l’abandonner, mais non, elle venait de dépenser plus de 20 euros, il n’en était pas question, elle s’y était cramponnée même s’il lui cognait la jambe à chaque pas et ralentissait sa course. Très probablement, elle avait dû perdre en route quelques poireaux. Son arrivée ne passa pas inaperçue. Le charcutier, corpulent et rougeaud, tout saucissonné de la tête aux pieds dans ses tabliers blancs, occupé à désosser un quartier de porc se redressa, se retourna le couteau à la main, prêt à en découdre avec celui qui avait fait irruption chez lui de la sorte. Il fût surpris de ne voir qu’une petite femme ébouriffée, d’une bonne cinquantaine d’année, ne ressemblant à personne, apparemment effrayée, recroquevillée sur elle-même, dont le seul but semblait être de disparaître dans un trou de souris. Quant à sa femme, coincée derrière la caisse, ses seins tressautèrent, sa bouche s’ouvrit et resta béante. Revenue de sa surprise, elle émit une sorte de miaulement qui fit que son mari se retourna vers elle. Les yeux encore écarquillés, elle remit de l’ordre dans sa mise en plis, bougea les épaules, sa volumineuse poitrine reprit sa place sur le carnet de commande et sa main s’appuya à nouveau sur sa machine à calculer ; ce qui en soi était bon signe !

Les clients s’étaient tous retournés et fixaient Angela comme si elle était pestiférée. Elle ne pouvait être des leurs. Une étrangère, une inconnue, une par qui le malheur arrive. A t-on idée, si on n’a rien à se reprocher, d’entrer comme ça dans une boutique? Dans la leur ? En pleine journée et en plus, à une heure d’affluence ? Ils hésitaient. Certains auraient bien voulu savoir qui elle était, ce qui se passait, ce que craignait cette femme qui semblait affolée ; rien ne semblait justifier cette attitude. Pas l’ombre d’un poursuivant, pas l’ombre d’un loubard à l’horizon, de ceux de la cité d’à côté pour ne parler que d’eux ! D’autres se retournaient déjà vers le charcutier craignant qu’il ne perde du temps dans la découpe de leurs tranches d’échine. Une moue méprisante aux lèvres, elle n’était pas de leur monde, cela se voyait, cela ne fait pas ; on n’en parle plus. Un incident, c’est tout !

Angela reprenait tant bien que mal son souffle. Elle fût prise d’une quinte de toux qui ne fit que renforcer la répulsion qu’elle inspirait à la cliente qui se faisait servir. Grande, maigre, le teint bileux, la bouche pincée, celle-ci se retournait vers elle, regard dégoûté, tout en pianotant avec trois longs doigts dont l’un jaunâtre marqué par la nicotine, contre la vitre du présentoir derrière laquelle terrines en toutes sortes, saucissons, pieds de porcs et côtes prédécoupées s’offraient, bien alignés, sur des plateaux blancs recouverts de films transparents.

– Ce sera tout pour vous, Madame Fromentin ?  La cliente hésita, se dandina d’un pied sur l’autre, envisagea un autre achat, ouvrit la bouche, se ravisa, jeta un coup d’œil furtif vers Angela comme si sa présence inopportune l’empêchait de décider de quoique ce soit ; lèvres serrées, elle n’émit aucune parole, fît de la tête un signe de dénégation, tendit la main pour récupérer son paquet et, sans un sourire, sans un remerciement, s’avança vers la caisse. Il y eut un chuchotis que, par nature, personne hormis les intéressées, n’entendit puis la voix de la charcutière : » 12 euros 27 …merci ! Bonne journée ». Et la vie reprit…

Comment et à qui Angela aurait-elle pu dire que la cousine Anna n’était pas la première à venir la voir ; déjà vendredi dernier l’oncle Emile, celui dont le portrait était en bonne place, sur la cheminée chez ses parents, lui était  aussi apparu. Dans sa tenue de soldat. Guerre de 14, la Grande Guerre. Adossé au mur qui séparait le jardin d’Angela de celui de son voisin, il lui faisait de grands signes avec une ses béquilles. Elle avait refusé d’y croire, d’autant plus qu’elle ne le connaissait pas, il était mort depuis longtemps, avant sa naissance. C’était lui, pourtant. Œil rieur et moustaches lustrées. Les feuilles du poirier le cachait un peu ; Angela s’était persuadée qu’ elle avait dû rêver comme pour Mamie ; sauf que Mamie, elle, lui avait parlé. « Le temps est passé, ne t’inquiète de rien ; fais-moi confiance. Je t’aime mon loup » Facile à dire ! Ne pas s’inquiéter ! Non, jamais elle ne s’y ferait. Que lui voulaient-ils ? Pourquoi tout d’un coup se manifester et pourquoi Titi n’était-il pas avec eux ? Peut-être alors aurait-elle eu moins peur.

Son tour arriva, le charcutier se redressa, fronça les sourcils, releva le menton et, sans lui adresser la parole, l’interrogea du regard. Elle balbutia « 3 tranches de jambon, s’il-vous-plaît ». Pourquoi 3 alors qu’elle vit seule ? C’est tout simple et cela lui est apparu brusquement : une seule, il aurait compris, il aurait dit que c’était une vieille folle. Trois, c’est plus normal, c’est pour une famille et une famille, ça pose. Elle a hésité avec 4 mais ç’aurait été du gâchis ; déjà trois, c’est de la folie d’autant plus que le jambon… Pouah ! Elle n’a jamais aimé ça ; c’est triste, c’est laid dans une assiette, c’est l’aveu de la solitude. Retourner chez le primeur ? Acheter des endives pour l’accommoder maintenant qu’elle l’a ? Mais il faudrait alors de la crème fraîche, du gruyère. Tout ce tintouin pourquoi ? Parce qu’elle a paniqué. Et ce n’est pas fini. Angela a peur. Par où rentrer à la maison ? Repasser par l’avenue ? Anna est peut-être encore là. Quel chemin prendre ? Elle n’est à l’abri nulle part .

– Ce sera tout ?

Angela perdue dans ses pensées ne répondit pas au charcutier qui leva le sourcil gauche et prit le parti de l’ignorer, se tournant déjà vers la cliente suivante. Angela se dirigea alors comme une automate vers la caisse. La charcutière avança une main pour prendre la monnaie ; doigts boudinés, un bracelet fantaisie collé dans le pli du poignet, elle plaqua son autre main contre son ventre comme si elle voulait le protéger d’une éventuelle agression. Sans bouger d’un iota, ses yeux , de petits yeux de souris, allèrent d’Angela à son mari, de son mari à la porte, de la porte vers les autres clients, de nouveau vers la porte puis vers Angela qui sentant ce regard insistant dans son dos, fit quelques pas, ouvrit la porte et sortit.

Angela releva le col de son manteau, remonta les épaules et, le cœur battant, toute la rue du Colonel Fabian. Elle arriva éreintée sur la place du marché. L’enseigne du bar des amis était éclairée. Son but, son étoile, son refuge.

-Un blanc limé s’il-te-plait

-C’est le 4em ce matin, tu devrais rentrer chez toi.

-Mets-en un cinquième ; c’est pour Titi, il arrive.

Édredon rouge et coeur sacré de Jésus

Hier…

J’ai sept ans.

Ma mamie à moi, elle est toute petite, elle a un collier avec des perles blanches et elle est toute ridée ; surtout son cou, ça tombe un peu, mais c’est pas grave. Sa jupe est toujours la même, bleu très foncé, elle la lisse avec ses mains et retire très vite les miettes qui tombent dessus. Quelquefois, elle met mal sa poudre, poudre de riz elle dit, et ça fait des petits tas pas beaux. Elle sent une drôle d’odeur ma Mamie. J’ai oublié de vous dire pour ses cheveux. On croirait des petits fils de toutes les couleurs, des blancs, des gris et puis un ou deux un peu marron, c’est mélangé. Il n’y en pas beaucoup ; ils sont toujours roulés dans un petit chignon avec des épingles en fer; une fois, il y en avait une qui partait, j’ai voulu lui remettre. Je lui ai piqué la tête ; elle ne m’a pas grondée.

Aujourd’hui, elle prépare la valise, notre valise ; il n’en faut qu’une car le chemin est long. Elle a dit « Ça ne fait rien, je laverai, il y aura quand même des beaux jours ». Cela a fait rire mon papa. Je ne sais pas pourquoi ; peut-être une blague entre eux.

Elle fait attention, très attention ; elle a mis sur le lit par petits paquets ses affaires et les miennes, bien pliées, et elle les range. Quelquefois, elle hésite ; quelquefois elle retire quelque chose et marmonne « On n’en aura pas besoin ». Ces préparatifs ne m’intéressent guère, je ne vis que pour l’instant où enfin, enfin nous partirons.

Partir, c’est oublier l’école ; partir, c’est tout oublier. Je n’aime pas l’école, il y a les autres et j’ai peur des autres. Partir avec Mamie, c’est ne l’avoir que pour moi et retrouver la petite maison au bout de la route, au bout du jardin. Elle est un peu rose avec des volets verts ; vert très clair, je ne sais pas comment on dit et les volets ont des écailles.

On va prendre le car; il est vieux. C’est toujours le même depuis que je suis toute petite. Les gens ne sont pas comme nous et même qu’ils nous regardent d’une drôle de façon. De grosses dames avec leur panier sur les genoux ; des légumes débordent ; quelques hommes âgés au visage buriné ; il y a des messieurs avec des mallette de cuir noir et un air sérieux. Ce sont des voyageurs de commerce dit Mamie. Je les reconnais à leur mise rigide dans des costumes étriqués. Je suis un peu ballottée, de droite ou de gauche, contre Mamie. Quelquefois, on saute tous un peu en l’air ; par la fenêtre, je vois les arbres défiler de chaque coté. Ces arbres forment une haie mouvante et tracent le chemin. Peut-être que sans eux, on se perdrait. Qu’y sait ? Et puis quelquefois, c’est le miracle que j’attends, la route au loin semble brillante. Chemin initiatique qui nous mènerait au paradis. Mirage incompréhensible pour moi. La route scintille. Incroyable mais vrai, plus nous approchons de cette ligne de lumière, plus elle recule. Elle aussi montre le chemin.

Le car passe sous le Tunnel de La dent du chat, j’ai très peur. Entrer dans le ventre de la terre, noire, suintante et n’en pas voir le bout. Et puis, tout d’un coup, d’autres montagnes, d’autres paysages et l’arrêt ; nous sommes arrivées à un croisement, il faut descendre. Pas une maison, rien, des champs à l’infini. Juste un panneau en fer tout rouillé où je déchiffre, car je sais lire maintenant, « Gerbaix 1,8 km ». Route à peine goudronnée. Des campanules, des boutons d’or, des herbes folles, le soleil qui se couche et la route à faire. Je la connais, nous venons chaque année, je sais que ce sera long. Mamie marche, elle porte la valise ; moi, j’ai un petit sac jaune qu’elle m’a tricoté avec mon doudou. Je suis grande mais j’ai quand même un doudou, c’est Rintintin mon ours ; la nuit ; je le serre contre moi, comme ça j’ai moins peur.

De temps en temps, Mamie souffle un peu, elle pose la valise par terre, se relève, frotte ses mains l’une contre l’autre, la reprend de l’autre côté et nous repartons. Le calme du soir. Au détour d’un tournant la haie de peupliers, la maison est derrière, on va bientôt la voir. Le voyage est fini. Il nous reste encore la ligne droite, nous passons devant la ferme des Grandjean. Plus personne n’est dehors sauf le chien qui aboie.

L’allée qui mène à la maison est pleine d’herbes et les buissons qui la bordent ont grossi. Je me glisse derrière Mamie, je ne veux pas être égratignée. Mamie cherche dans son sac la clé. -Il ne manquerait plus que ça dit-elle entre ses dents. Mais non, tout va bien, elle la retrouve. J’ai un peu froid.

Le soleil est passé derrière la montagne mais heureusement il fait encore jour. Mamie pose la valise par terre, elle se penche, trouve le trou de la serrure, elle force : la porte résiste un peu, s’ouvre enfin en grinçant. C’est noir devant ; elle entre ; je reste seule ; j’attends et sursaute quand les volets s’ouvrent brutalement et claquent contre le mur. Je me décide à faire un pas, deux ; je m’arrête encore. Je reste sur le pas de la porte, craintive. Je tends la tête, c’est bien notre maison, rien n’a bougé et pourtant j’ai un petit peu peur. L’odeur est là, étrange, la même chaque année et puis une sorte de froid qui colle à la peau nous enveloppe. Il n’y a rien sur la table, il n’y a rien nulle part, tout est bien rangé, à sa place ; tout est figé, mort. C’est comme dans la Belle au bois dormant, sauf qu’il n’y a pas de château, pas de princesse endormie et pas de beau Prince mais c’est quand même un peu pareil. Mamie ne s’occupe pas de moi, elle va, elle vient, partout.

-Ne reste pas là, comme un bout de bois, viens m’aider ! J’hésite, je voudrais qu’on soit à demain ou bien qu’on reparte mais je sais bien que ce n’est pas possible. L’odeur est toujours là ; j’y vais quand même mais tout doucement. Mamie est en haut, dans notre chambre, elle a monté l’escalier en posant la valise toutes les 3 marches. Je grimpe à mon tour, elle fait le lit, notre lit au-dessus duquel il y a Jésus, il est très grand, on ne voit que le haut ; il a une couronne d’épines et des gouttes de sang qui tombent sur sa figure, il a son cœur dans ses mains avec une croix dessus. Le cœur dégouline ; c’est un peu dégoûtant. Il me regarde Jésus avec un drôle de sourire ; il est toujours là, au-dessus de nous quand on dort. Heureusement Mamie, la nuit, elle éteint la lumière, on ne le voit plus.

Après, c’est comme tous les jours ; comme tous les jours des vacances d’avant. Des vacances comme quand j’étais petite. Le facteur qu’on attend, la dictée sous les gros tilleuls, les beignets aux pommes, les promenades au bois du loup, le lait que nous allons chercher à la tombée de la nuit chez les Grandjean, les seins de Madame Grandjean, ils sont gros, énormes, les mille milliards de Bon Dieu que son mari hurle dans la cour en rentrant avec le char plein de foin tirés par deux gros bœufs, les soupirs de Mamie quand elle retire sa gaine en caoutchouc rose avec des trous en la faisant rouler sur son ventre et surtout, je ne dis rien mais ça me fait rire, le bruit de son pipi la nuit, dans le seau hygiénique. C’est quelque chose ! Et puis…et puis… les « kyrie-eleison »chantés à tue-tête par les vieilles en noir, à l’église de St Pierre le dimanche, la limonade après la messe, le zizi de mon copain Charles au fond du cellier, j’ai peur, il fait sombre, les mouches que j’attrape sur la toile cirée, elles me chatouillent l’intérieur de la main, je les relâche toujours, le seau d’eau qu’il faut aller chercher au trou des vaches en faisant bien attention à ne pas tomber et qui, sur le chemin du retour cisaille les mains! Le jus des poires qui gicle sur moi et Mamie qui n’est pas contente, les orages terribles…Pourquoi se cache t-elle sous l’escalier ? Les fourmis que j’écrase pour voir ce que ça fait mais il n’arrive rien, la toilette du samedi dans la lessiveuse ; l’eau qu’on fait chauffer au soleil, le jokari, l’élastique qui s’accroche partout, le bruit de la balle encore et encore et puis, les veillées sous le auvent, la lune qui va nous tomber dessus cette nuit, Jésus encore, la petite lampe à perles, l’édredon rouge, la chaleur de Mamie contre laquelle je me pelotonne.

Aujourd’hui

C’est différent. J’ai fait un détour par le lac, me suis trouvé une chambre d’hôte. Ils m’ont aidé à porter ma valise. Le chalet est entouré d’un grand balcon face à la montagne. Je pars. Je veux refaire le trajet, marcher sur la petite route ; y a t-il toujours des myosotis dans le fossé à côté du vieux pont ? Et le châtaignier, celui que le foudre avait ouvert en deux, déchirure noire, prélude à l’enfer, en reste t-il des traces ? Comme autrefois, la route me semble longue, elle est goudronnée maintenant. Je marche à petits pas. Rien n’a changé ou si peu. Des blés encore en herbes, des fleurs de trèfle violet tendre dont je suçais autrefois la tige, le petit pont en pierre; je me penche, les mêmes gros cailloux moussus et l’eau qui saute d’un rocher à l’autre, le bruit, le jaillissement. Deux corbeaux croassent ; le poil luisant, l’œil rond et perçant, le bec acéré ; sont-ce les descendants de ceux qui me terrorisaient. Mamie n’est plus qu’un souvenir mais si lointain que je me raconte des histoires ; ce sont des histoires d’histoires ! Je soustraie, j’améliore, j’enjolive et puis tout d’un coup, un raie de lumière entre les arbres, elle est là, plus vivante mais aussi plus absente que jamais. Tout est semblable mais différent. Il y a toujours les moucherons qui volettent, une légèreté de l’air que je n’ai jamais retrouvée plus tard. Il y a la montagne, barre mouvementée, infranchissable et la vallée qui s’ouvre. C’est l’échelle qui a changé. La haie de peupliers ? Quelques arbres en ligne. La dernière ligne droite ? Quelques pas… Le toit déborde toujours et cache la maison mais le petit chemin entre les buissons qui permettait d’y accéder a disparu, l’allée est large, gravillons blancs ; elle mène à un garage bâti à la place du vieux poirier. Les volets ne sont plus verts et le potager n’existe plus. Il y a un portail, il y a un cadenas.

La boucle est bouclée, je referme les valises du souvenir dont plus personne n’aura les clés. Que sont devenus le Cœur Sacré de Jésus et l’édredon rouge ?

La robe de mariée

Elles étaient assises dans l’herbe. L’une, frileuse, le cou dans les épaules, les genoux sur la poitrine, tentait, au risque de l’abîmer, de tenir tout entière dans son pull de laine en cashmere gris clair ; de loin elle ressemblait à un gros œuf surmonté d’une touffe de cheveux roux. De plus près,une bouche écarlate, de petits yeux vifs à l’affût du moindre mouvement, et un rire en cascade. L’autre avait étendu ses jambes et s’appuyait sur les coudes, rejetant sa tête en arrière, offrant son visage et son corps, aux derniers rayons de soleil de ce bel après-midi de printemps. Elle n’avait pas 20 ans. Ses seins pointaient vers le ciel. L’une et l’autre étaient face au lac. La troisième leur tournait le dos. Était-ce pour limiter son horizon ? Assise en tailleur, les coudes sur les genoux, la tête appuyée sur ses poings, attentive, elle les écoutait, immobile ; seul son regard inquiet passait de l’une à l’autre ; elle fronçait les sourcils et grimaçait un peu comme si quelque chose la tourmentait. Elle m’a semblé être nettement plus âgée mais ce n’était pas le cas. 3 ans, tout au plus. Leur discussion, animée, a fait qu’elles ne m’ont pas remarquée quand je me suis écroulée à leurs côtés. J’avais claqué la porte, descendu en courant les escaliers, couru à perdre haleine. Le lac m’avait arrêtée ; haletante, croyant exploser, je me suis effondrée. Il hurlait que j’étais une salope, une bonne à rien, une moins que rien et je m’étais enfuie pour ne plus entendre encore et encore ses paroles jetées à tous les vents qui, comme des coups de couteaux, m’ensanglantaient. Je m’étais enfuie car ses mains d’homme commençaient à se refermer, je les voyais devenir poings ; pire encore, il s’était arrêté de déambuler. Face à moi, large, carré, il me fixait. J’ai vu sa bouche s’ouvrir encore, je l’ai vu éructer, me jeter à la figure de nouvelles injures, je ne les ai pas entendues car je n’avais d’yeux que pour ses mains. Je les ai vues se replier, j’ai vu ses articulations rouler, j’ai vu le sang se retirer ; boules phosphorescentes que rien maintenant ne pourraient arrêter. Je n’ai pas bougé, je ne pouvais pas bouger. C’est comme ça. J’attendais, je ne sais pas non plus ce que j’attendais. C’est le chat qui m’a sauvée, il a sauté sur la table qui nous séparait. Ses yeux ont quitté les miens. J’ai entendu un couinement ; il l’avait attrapé et balancé à toute force dans le couloir. Je l’ai encore en tête ce miaulement de terreur. Cela a suffi pour que j’ouvre la porte et dévale les escaliers.

Mon souffle s’est apaisé, ma respiration a repris son cours normal mais la bourrasque est toujours dans ma tête. Je ne veux rien savoir, je ne veux rien envisager. Oublier, seulement oublier. Viendra bien assez tôt le temps des questions. Que faire ? Rentrer ? Pardonner ? Disparaître ? Des mots, tout cela ; des mots derrière lesquels il n’y a pas de réalité. Pourtant ce sont eux qui retissent autour de moi la toile de tous les possibles. D’abord je n’en ai entendu que quelques uns portés par le vent. La voix était gaie, les mots virevoltaient, s’enveloppaient d’éclats de rire

– Jaune, tu n’y penses pas, c’est la couleur des cocus

– Mais des blés aussi.

– Vert, dit l’autre voix, celle de la plus jeune, un vert tendre, l’espoir…

– Sûrement pas ; c’est la jalousie, ne dit-on pas….

« Verte de jalousie », elle a raison, pensais-je. Celle-là même qui, sans s’appuyer sur rien, se lève comme la tempête déchiquetant tout sur son passage.

Je mis mes mains bien à plat sur mes oreilles et appuyai de toutes mes forces. Interdiction. Il y a des mots qui portent malheur ; et celui-ci :  « jalousie » en est un. Malheur à ceux qui les profèrent, malheur aussi à ceux à qui ils sont destinés. Les secondes se sont succédé, le vert était encore là, tournant dans ma tête. Des milliers de petits martiens m’envahissaient, dansaient, s’appropriant les moindres cellules de mon corps, cherchant mon âme. J’ai desserré l’étau de mes mains autour de mes oreilles, ils se sont enfuis. J’ai ouvert les yeux, à coup sûr noyés dans le lac qui se couvrait maintenant d’une légère, très légère brume, chape duveteuse qui les emprisonnait.

Les voix sont revenues

– Aucun bleu…Ne rêvons pas. Bleu clair, tu aurais l’air de la Vierge ; joins les mains, lève les yeux au ciel, il ne te manque qu’une couronnes d’étoiles. La voix éclata de rire et continua – Foncé, ce n’est pas mieux : la nuit, la peur. L’entre-deux ? c’est la mer, le voyage de l’autre côté de la terre, de l’autre côté de la vie, l’oubli

– Il en est de même du rose. Le romantisme cul-cul la fraise, les bouquets de pâquerettes et les lancés de papillons, dis-moi que ce n’est pas pour toi ?

Les deux rides de son front se détendirent ; les deux rides de celle qui tournait le dos au lac, de celle qui ne voulait pas voir, de celle qui refusait d’avancer. Alors, elle sourit.   – Que reste t-il alors ? chuchota t-elle.

– Le rouge, rouge écarlate, rouge passion, rouge du démon, de la sensualité, de l’exubérance cria vers le ciel la petite aux seins pointus se relevant brutalement. Le rouge de la luxuriance, de la fécondité

– Calme-toi petite dit l’œuf qui se déplia, c’est le rouge aussi de la révolution, du pouvoir, de la haine ; rouge sang, sang qui coulera, qui noiera l’innocence

– Orange, turquoise, beige, gris, marron…

– Ne dis pas de bêtises, ce ne sont pas des couleurs mais des bâtardes nées d’unions contre-nature, de mélanges incestueux, on ne se marie pas dans ces couleurs, cela porte malheur

La petite s’assit alors et gémit – C’est elle qui ne veut pas de blanc. Et pourquoi donc ? Dis-nous pourquoi. Des milliers t’ont précédée ; des milliers de femmes ont porté l’anneau nuptial tout de blanc enveloppées. Qui te dit qu’elles n’ont pas retrouvé l’innocence première, resuçé le lait maternel ? Qui te dit que cela te sera refusé ?

– Si le blanc m’enveloppe, ce sera mon suaire, je le sais. Spectre, j’hanterai le monde jusqu’à la fin des temps.

Elle se redressa, se mit debout et comme une prêtresse devant une foule de fidèles, d’une voix qui n’admettait aucune objection elle prononça : – C’est en noir que je me marierai, noir profond dans lequel toutes les autres couleurs se noient ; se joindront à elles mes illusions et mes espoirs, mes fantasmes et mes folies, je quitte la vie.

Je me suis levée, je l’ai prise par la main.

Personne ne nous retrouva, jamais.

5 février 2017

La maison rouge

Le chemin a été long, très long pour y arriver. J’ai traversé l’Oural, franchi les montagnes des Carpates, parcouru des kilomètres, marché le long des chemins. Il n’y a  plus rien. J’arrive enfin. J’ai vu des multitudes, des gens de toutes races, de toutes couleurs, des foules, de petits groupes, des pèlerins solitaires. Depuis longtemps je chemine seul.

J’ai enseigné, prêché, parlé, dialogué et me tais maintenant.

J’ai dévoré, me suis enivré de vin italien jusqu’à ne plus tenir debout, me suis vautré dans des draps incertains ; je n’ai plus de besoins.

Je me suis passionné, j’ai adoré, aimé, hurlé, pleuré ; je suis serein.

J’ai acheté, consommé, payé, encore payé; je n’ai plus rien, je suis arrivé.

La maison est là. Elle se dresse, haute,  seule, rouge passion, entre ciel et terre. Pas une fenêtre, pas une porte et pourtant j’y suis. Pas un arbre, pas un humain, pas le moindre signe de vie. Elle tourne le dos aux champs dorés de blés qui mûrissent, aux rangs de vignes, au chemin vert de l’espérance, de la vie. Elle est là, elle se dresse, immuable, rouge passion. J’y suis entré par effraction. Je n’entends rien. Silence absolu. Je ne sens rien, pas le moindre parfum. J’y suis bien. Il n’y a rien à l’intérieur à l’exception de grandes glaces, sur tous les murs, qui me renvoient à l’infini l’image de l’homme que je suis. Infiniment petit, usé, fatigué.

Je sais que la maison, rouge passion, est l’ultime étape. Me reste à franchir la rivière noire d’encre, après il me faudra encore traverser les déserts craquelés, me dessécher, disparaître à l’horizon. Là-bas. Loin, très loin. Là où ciel et terre se rejoignent pour ne former qu’un.

Peu importe que l’on croit au ciel ou que l’on n’y croit pas. Le chemin est tracé. J’ai le temps, tout le temps. Il n’y a plus de temps. Rester, rester encore un peu dans la maison rouge passion, sans fenêtre, ni porte. Se regarder une dernière fois dans la glace. Multitude de regards à l’infini. Vertige. Etre un et si nombreux. Etre seul et dans la multitude. Etre unique et tant de fois dupliqué. Casser  la glace, renaître seul, franchir le seuil, ne pas se retourner, quitter la maison rouge passion qui se dresse au milieu de l’immensité et marcher droit devant soi, à l’infini.

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Le jour où Emilie quitta son mari

Le jour où Emilie quitta son mari commença comme à peu près comme n’importe que jour et pourquoi en aurait-il été autrement ?

Il pleuvait, de cette pluie froide et fine qui depuis trois jours n’arrêtait pas de tomber. Le ciel était bas, aucun espoir de changement. Un matin comme les autres. Il se leva pesamment, se pencha, chercha ses pantoufles sous son lit, maugréa. S’obligeant
à une respiration lente et régulière, elle tint ses yeux fermés ; non,
aujourd’hui, elle ne se lèverait pas. Elle voulait simplement rester là dans la quiétude, entre songes et réalité. Il tâtonna pour trouver ses lunettes sur la table de nuit ; il se racla la gorge comme tous les matins. Elle sentit son regard se poser sur elle. Habitude, simple habitude.

– Les yeux fermés, garder les yeux fermés pensa-t’elle.

Il se leva enfin dans un soupir. Le lit retrouva alors sa platitude et lui appartint enfin, en entier. Dans un glissement feutré, il partit à petits pas, refermant la porte. Elle craqua. Elle ouvrit alors les yeux. De faibles raies de lumière au travers des volets. Quelle heure pouvait-il donc être ? Aucun bruit au dehors, signes d’une quelconque vie. Elle se mit sur le dos, là, entre leurs deux gros oreillers, cherchant et n’en trouvant pas de la pointe de son pied un peu de sa chaleur. Rien, elle avait froid. Elle remonta le drap, le replia, le lissa en petites circonférences de chaque coté de son corps. Telle un gisant, droite dans ce grand lit conjugal que quarante ans de vie commune avaient tassé, elle ouvrit grand les yeux et regarda le plafond. Rien, il n’y avait rien à voir. Elle resta de longues minutes les yeux ouverts, vides, les bras le long de son corps si frêle ; frissonnante. Elle avait froid mais ne pensait ni ne voulait se rouler en boule pour faire renaître là, au creux de son ventre, un peu de la chaleur de la nuit, un petit souffle de vie. Elle entendit le bruit étouffé d’une petite cuillère tombée sur le lino de la cuisine. Plus tard, elle entendit le miaulement du chat dans le couloir et puis, plus rien.

La pluie tombait maintenant beaucoup plus fort et tapait sur le volet. Peu lui importa ; elle frissonna. Des mots la traversèrent. Elle n’en retint aucun  –  déjeuner  –  Léon  –  courses  –  beurre  –  fatigue  –  pourquoi  – épuisement  –    Des mots…  pas même beaux ces mots… des mots… Ses lèvres remuèrent. Peut-être se les répétait-elle ces mots, doucement, secrètement?

–  Pourquoi  –  Léon  –  café  –  pantoufle  – mal  – dos  –  maladie  –

Elle referma les yeux. Sa respiration était lente. Le drap blanc, en coton épais avec son rebord ajouré et ses trous trous ne se soulevait pas à chaque inspiration. Il restait plat, à sa place, bien tiré. Seul signe de vie, dans son visage fripé, une nouvelle ride entre les yeux. Elle n’était pas là hier. Peut-être même avait-elle les lèvres un peu serrées ? Mais il faisait sombre, si sombre, comment savoir ? Elle ouvrit les yeux, se tourna à peine, tendit le bras vers le tiroir de la table de nuit laissé entre ouvert, prit sa boite de comprimés, se releva un peu, attrapa du bout des doigts le verre d’eau, les avala.

Tous.

Elle se reglissa, là, entre les deux gros oreillers, relissa les draps, les remonta sous son menton et attendit.

Jour de pluie comme les autres qu’Emilie choisit pour quitter son mari.

Les amoureux

Que sont-ils devenus ces amoureux qui se croyaient seuls au monde ? Ils étaient assis l’un à coté de l’autre sur une banquette en vieux cuir fendillé d’un café d’autrefois. Devant eux, une table en bois, en bois brut, épais. Avant eux, tant de gens s’y étaient succédés qu’elle devait être, par endroit, un peu poisseuse.

Devant lui, une tasse vide, cerclée d’une petite bande où j’avais déchiffrée OX. OX ? M’est venu immédiatement dans la bouche le goût poivré du Viandox, son odeur et la brûlure à la lèvre de celui qui le boit car, on ne buvait autrefois du Viandox que les jours de grand froid où tout gèle autour. Il avait tout bu. Devant elle, une soucoupe vide accompagnée elle aussi de sa petite cuillère ; s’il y avait  une petite cuillère, c’est que le verre qu’elle avait à la main, à moitié plein, contenait un vin chaud. Peut être avec de la cannelle, c’est meilleur. Un paquet de cigarettes, une petite boite d’allumettes posés là. On les aurait cru oubliés par les clients précédents car aucun des deux ne fumait.

Ils se regardaient avec une telle intensité que j’ai pu, transparente, s’immiscer entre eux ; nous étions trois mais ils ne me voyaient pas.

Ils devaient être là depuis un bon petit moment car il avait mis son coude sur la table et appuyait sa tête sur le revers de sa main. Elle n’était pas posée légèrement sa tête, non, elle était bien calée, penchée. Séduit par son sourire, par son bavardage, il s’était tout naturellement laissé aller. Je ne voyais de lui que la raie dans ses cheveux. Les hommes ne portent plus de raie ainsi ; c’était pourtant touchant. A leur Première Communion, il l’avait déjà bien tracée et elle les suivait toute leur vie ; toujours du même coté. Au revers de sa manche, trois petits boutons. J’en avais alors déduit que c’était un homme soigneux car il n’y avait pas de petites traces qui auraient attesté d’un quatrième, disparu.

Pas grand-chose de ses traits. Un grand front et ce regard, ce regard que je ne voyais pas mais qui était  là, il n’y avait aucun doute à cela, intense, passionné. Je ne voyais pas non plus, un de ses bras, disparu. Peut-être… Pourquoi ai-je eu cette idée, à ce moment-là ? J’ai imaginé  qu’il l’avait glissé sur la banquette juste assez pour sentir, pour toucher la douceur de sa jupe, la chaleur de son corps… indiscrétion !

C’est qu’elle était mignonne comme un cœur la petite qui était à côté de lui. Vive, pétillante, mutine. Avec un petit col Claudine de jeune fille sage mais on ne me la faisait pas à moi… Je savais que c’était une coquine et qu’elle n’avait peur de rien. Les yeux plantés dans les siens, le sourire aux lèvres, elle était sûre de son pouvoir de séduction. Je l’ai vue, de mes yeux vue, lancer une petite plaisanterie, être contente de son effet, rire, gonfler la poitrine et se mordre la lèvre, un petit bout de langue dépassant de sa bouche ; enfin  pour couronner le tableau, elle lui avait fait un clin d‘œil. Elle avait mis tous les atouts de son coté. En plus du col Claudine, le corsage à pois. Cheveux relevés pour dégager son front. Comme toutes les jeunes filles de ce temps-là, elle avait joué la timide pour entrer dans ce café car « ça ne se faisait pas » mais, une fois là, elle s’était bien installée, les deux coudes sur la table. Pour se donner du courage, elle n’avait pas hésité à commander son vin chaud. Elle le tenait à deux mains, devait sentir sa chaleur au travers du verre ;  elle soulevait le petit doigt.

Que de choses à raconter sur ce petit doigt dressé !

Il était séduction et légèreté, fantaisie et accroche. Il n’était pas là pour rien. Il était féminité ; a-t-on jamais vu un homme relever ainsi le petit doigt ? L’homme a bien dû le voir ce petit doigt dressé. Il a dû sourire, être touché et c’est peut être grâce à ce petit doigt dressé qu’il l’a aimé, cette petite au sourire complice. Il n’en savait encore rien, l’homme. Il ne faisait que la regarder encore et encore. Il avait vu son col Claudine. Il avait vu son regard planté dans le sien, il avait vu son sourire, il avait vu sa gaîté.

30 ans plus tard, il aura tout oublié ; il ne dira pas « C’est grâce à ce petit doigt dressé que je l’ai aimée » mais moi, moi qui ai tout vu, je peux témoigner.

Bien au delà de l’horizon

Me promenant sur la côte Est de l’île j’aperçus pour la première fois à une demi-lieue au large les contours d’une autre île. Celle-ci se détachait à peine de la ligne d’horizon, je me penchai alors m’appuyant sur ma canne, clignai des yeux et la vis alors. Je crus d’abord à un fantôme d’île ; vous pensez bien, cela fait 87 ans que je suis là, enfin là sans être là puisque je naviguais autrefois, mais peu importe, reprenons… 87 ans… oui, je suis né à Ouessant en 1926 et, croyez-moi, jamais il n’y a eu d’île ici au large de la côte Est. D’abord je me suis dit que c’était une hallucination et que mes pauvres yeux me jouaient des tours ; alors je les ai frottés et j’ai continué à marcher.

  • Ne regarde plus là-bas, regarde tes pieds, regarde la lande, me répétai-je la mer est changeante, ensorcelante comme une femme, une sorcière, tu le sais bien,

mais je ne pouvais pas m’en empêcher. J’allais vers elle comme tous les matins, fidèle à notre rendez-vous ; hiver, été, pluie ou brouillard, soleil, mer d’huile, jamais nous ne nous étions manqués.

Je ne la voyais pas bien cette île ; elle disparaissait dans les creux de vagues, réapparaissait, semblait se rapprocher, disparaissait à nouveau. J’ai continué mon chemin au plus loin que j’ai pu. Ce n’était pas facile, c’était même périlleux pour mon âge ; il avait plu la veille et de grandes mares s’étaient formées m’obligeant à les contourner en montant un peu sur les talus. J’ai failli tomber plusieurs fois d’autant plus que je ne voulais pas la perdre, cette nouvelle née mais elle s’échappait quand même de temps en temps. Angoisse terrible qui me serrait alors le cœur. Il fallait qu’elle soit là, que je la découvre, que je vois de quoi elle était faite, quelle taille elle avait ; il fallait que je la fasse mienne cette terre de l’au-delà.

Je suis arrivé tant bien que mal au chaos de rochers où il y a une pierre plate, celle sur laquelle je m’assieds les soirs d’été pour fumer ma pipe. Elle était là ma pierre, blanche, d’un blanc presque phosphorescent dans le petit matin ; elle m’a semblé plus longue comme si quelqu’un tout d’un coup voulait s’inviter et s’asseoir à côté de moi.

Cela faisait un bon bout de temps que je n’étais pas venu ; depuis cet hiver, je m’arrête avant, sur le petit banc ; j’ai bien l’idée d’aller plus loin mais le souffle me manque. C’était toujours aussi grandiose que dans mes souvenirs. A force d’être en face des choses on ne dit pas, on ne dit plus combien elles sont magnifiques, on ne dit rien, on se tait, on fait comme si, comme si tout était normal mais une beauté pareille, une telle sauvagerie c’est quelque chose ; les mots, personne ne les trouve les mots. Ils ne sont plus dans la bouche, ni même dans la tête, ils viennent d’ailleurs. Autre langage que personne ne comprend, chacun pour soi. Comment dire les récifs noirs, déchiquetés, entassés par quelques forces surnaturelles les uns sur les autres et là, à quelques mètres, en contrebas, la mer ? J’entendais les vagues qui s’écrasaient contre les rochers, j’entendais l’eau quelques secondes après qui s’enfuyait et revenait à l’immensité mer ; je devinais les jaillissements, les bouillonnements, l’écume, le calme retrouvé, la vague qui se forme et qui, à nouveau, infatigable, part à l’assaut de la terre, éclate, explose ; de là où j’étais, assis, je ne voyais rien. Il aurait fallu que je m’approche du bord ; j’étais trop fatigué et puis surtout j’étais si intrigué ; l’île était toujours là.

Quelle heure pouvait-il bien être ? Je n’en avais aucune idée. Ce matin, il faisait encore nuit quand je me suis réveillé. Aucune lumière ne filtrait au travers des volets. Je suis resté un long moment tranquille, serein, j’avais passé une bonne nuit et me sentais apaisé. J’ai attendu flânant dans mes souvenirs que l’horloge de la cuisine sonne; j’ai attendu un bon moment lissant de chaque côté de moi le drap ; il était doux. Draps d’autrefois en fil blanc ; je me souviens de ma grand-mère l’aiguille à la main qui, à la veillée, près de la cheminée, brodait ; de la moustache de mon père, à moins que ce ne soit le cadre sur le mur qui l’impose dans ma tête ; je me souviens du rire puis, plus tard, des larmes de la mère.

Des souvenirs, il ne me reste que des souvenirs car ils ne sont plus là. Souvenirs de la cour de l’école, souvenirs de voyage, c’est que j’ai bourlingué partout ; matelot j’étais et puis d’autres souvenirs dont il ne faut point parler ; ceux qui des années plus tard continuent à vous faire mal, à vous hacher l’intérieur. Je n’avais ni froid ni chaud ; j’étais bien. Didou, ma chatte dormait à mes pieds ; je ne voulais pas bouger de crainte de la réveiller, elle est vieille, elle aussi.

Le jour s’est enfin levé, je me suis levé avec lui. Curieuse atmosphère ; le silence enveloppait les choses ; un silence profond, absolu qui m’a presque fait peur ; l’horloge s’était arrêtée, les 2 aiguilles en haut, minuit pile ; et pourquoi Didou refusait-elle maintenant de sortir au jardin se frottant contre moi, le poil tout hérissé ? Je suis resté sur le pas de la porte, la nuit se raccrochait, elle ne voulait pas fuir à l’ouest et attendait ; qu’attendait-elle noire et sombre comme un suaire ? Une odeur d’iode, de varech, de mer entêtante, troublante et ça y était ma décision était prise, il fallait que j’y aille ; que j’aille au rendez-vous ; j’ai fait quelques pas et c’est alors que je la vis. L’île ! bien sûr l’île dont je ne peux maintenant détacher mes yeux. Elle est d’une couleur qui n’existe pas, qui ne ressemble à aucune autre couleur. C’est impossible à décrire une couleur. Essayez, vous, d’expliquer à un aveugle ce qu’est un jaune, un rouge ; pourquoi et comment le bleu de la mer vire brusquement au gris, au noir, au vert. Alors une couleur inconnue…. Ses contours, sa matière sont mouvants comme des algues. Proche et absente tout d’un coup, scintillante comme une pluie d’étoiles, se resserrant sur elle-même puis s’étirant souple et féline. J’attends, j’attends une accalmie, un temps mort entre deux vagues pour distinguer quelques détails ; peine perdue elle s’échappe quand je veux la fixer, me rattrape, m’enveloppe de son odeur quand je ferme les yeux.

  • Mon pauvre vieux, qu’est-ce qui t’arrive ? L’Ankou[1] , c’est peut-être l’Ankou qui t’appelle ; peut-être bien qu’elle veut te prendre, là, tout de suite, comme tu es, assis sur ta pierre ; tu aurais dû te préparer, t’arranger, tu ne ressembles à rien avec ton bonnet sur la tête, ta vareuse de drap noir un peu tachée et tes vieilles chaussures.

J’ouvre grand les yeux, je veux emporter là-bas, dans l’ailleurs, la mer, l’image de la mer, la garder en moi pour des jours et des jours, enfin, pour ce qu’il y a devant, ce qu’on pressent mais ne connaît pas, cet au-delà qui nous échappe. La mer n’est plus là ; c’est incroyable ; les mouettes, les goélands, les rochers, le fracas, les tourbillons, plus rien n’est là et pourtant rien ne manque.

  • La mer, je veux la mer.       Elle réapparaît. Quelle frayeur !
  • Mais le rocher où est-il ?   Un éclair, il est là !
  • Ma maison ? Mon potager ?     J’y suis
  • Didou ?     Je la sens se frotter contre ma jambe…
  • Les autres ? le Pierre ?       Il me tape sur l’épaule…

Je ne comprends rien, c’est trop étrange, je suis seul et pourtant ils sont tous là, les vieux copains, l’adjudant-chef et même l’inconnu qui buvait un rhum en hurlant comme un fou au bar du port à Port Saïd.

Il suffit que je pense à eux et ils apparaissent laissant la place à d’autres lorsqu’ils quittent ma pensée. Je suis ici et là-bas en même temps, je suis hier et peut-être même demain. Plus aucun repère, je saute les âges, traverse les époques, revis les instants. C’en est fait, je suis sur l’île à présent. Je vois en face, de l’autre côté, le clocher de Lampaul, j’aperçois le Créac’h. Mon souffle, il faut que je reprenne mon souffle, que la machine s’arrête un peu, que j’appréhende ce nouveau monde, que je domestique mes pensées puisqu’il suffit d’une image, d’un souvenir pour qu’il apparaisse.

  • Fais le vide, ne pense à rien, ne pense à personne… surtout, ne pense pas à elle !

Trop tard, elle est là ; plus belle que jamais. Alors tout m’est revenu, notre rencontre, le regard partagé à la tombée de la nuit sur le pont du « Conquérant », ses cheveux, sa masse de cheveux roux qui flambait dans le vent. C’était il y a longtemps, nous étions jeunes. Je n’avais pas pu résister. Je m’étais approchée d’elle poussé par une force irrésistible, hypnotisé. J’avais pris sa tête entre mes mains, elle ne s’était pas débattue, au contraire, elle avait juste entre-ouvert les lèvres. Je m’étais penché, elle s’était alors offerte.

Le temps est passé, combien d’années sans elle ?

Passé et présent se jouent maintenant de nous. Nos lèvres se cherchent, se trouvent, salées des embruns de mer, fraîches ; nos bouches s’ouvrent, nos langues se mêlent, se démêlent, s’emmêlent. Elle se colle contre moi et je l’embrase ; je la veux encore cette femme, je veux l’étreindre, je veux la posséder, je veux la prendre, je veux l’entendre hurler de plaisir, je veux…  Je retrouve toutes mes sensations d’antan. Le vieil homme disparaît, l’amant retrouve sa belle. Elle danse sous moi et je suis ébloui ; mon sexe durcit ; tout me revient ; sa peau… Jamais peau ne fût plus explorée, plus caressée que la sienne. Ma langue, mes doigts, mon corps entier retrouvent leurs chemins, l’effleurent, l’étreignent. Corps de déesse, déesse du feu, de l’amour, de la passion à nouveau contre le mien. Le plaisir est là, jouissance infinie ; je me perds en elle.

  • Pourquoi m’as-tu tuée ?

Foudre sur moi, sur nous, je ne peux y échapper, je pense à lui ; c’est lui, oui je le jure, que je voulais tuer. Il apparaît alors et c’est sa tête hideuse que je garde en moi sans pouvoir m’en échapper ; sa tête, ses mains, ses mains qui s’étaient posées sur elle. Son sourire insupportable, il me nargue, il me défie, il se cramponne à moi, je ne vois plus que lui. Cette image ne me quitte pas ; elle ne me quittera plus je le sais, c’en est fini de moi. C’est lui que j’ai en tête.

Oublier ma terre, oublier la mer mais est-ce possible d’oublier la mer ? Oublier tout ce qui a fait de moi un homme, m’oublier moi-même et m’obliger à ne penser qu’à elle, à elle seule. J’ai peut-être une chance, une toute petite chance de la garder pour moi, contre moi.

Elle, ne penser qu’à elle … Elle, ne penser qu’à elle…. Elle, ne penser qu’à elle, encore et encore…..

Elle…..   Elle…..

La brume va se lever, bientôt tout disparaîtra, nous arriverons au bout du bout, au-delà de l’horizon, de l’autre côté du miroir ; la longue, la très longue aventure commence.

Elle, ne penser qu’à elle … encore…et encore….