N’en parlons plus, veux-tu !

Voix off.

Le train n°8427 à destination de Brive-la-Gaillarde va partir ; prenez garde à la fermeture automatique des portes, attention au départ. Ce train desservira les gares de Vierzon, Limoges – Guérêt.

Un homme, Bruno, est déjà assis sur une banquette contre la fenêtre, en fond de scène ; on ne voit que sa silhouette, il est caché derrière un journal grand ouvert.
Marguerite, arrive essoufflée, pas maquillée, les cheveux sur les épaules, avec une assez grosse valise, des sacs de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Elle laisse tout en plan et s’assoit sur la banquette en face, voit Bruno, s’adresse à lui.

Marguerite. — Bonjour

Bruno, sans quitter des yeux son journal. — Bonjour

Elle souffle, se relève, retire son manteau ; superposition de vêtements, un peu bohème. Elle range ses sacs en haut, dans le filet, veut faire de même avec la valise, n’y arrive pas, se décourage, la laisse entre les deux banquettes. L’homme n’a pas bronché.
Elle se rassied, reste immobile ; le temps passe. On la sent épuisée ; elle se relève, va dans le couloir. Face aux spectateurs.

Marguerite. — Bien ma chance ! Quatre heures à passer avec un rustre de la pire espèce. Faux-cul qui fait semblant de ne pas me voir.

Marguerite sort de son sac une cigarette, l’allume et, la cigarette au bec, ouvre la fenêtre.

– Un peu d’air, ça me fera du bien ; quelle journée ! Je n’en peux plus. S’il croit que cette fois-ci je vais revenir, il va être surpris ! Ça a été dur, une pareille décision… mais un jour, aujourd’hui, elle s’est imposée ; je n’avais plus le choix, il fallait partir. Le pire a été le temps qu’il m’a fallu, après, pour ouvrir la porte et filer : j’ai hésité, ce n’était jamais le jour, jamais le moment, tout allait peut-être s’arranger. Des nuits blanches, des insomnies. Enfin ! j’y suis arrivée. Je suis moulue. Une cigarette, il n’y a rien de mieux qu’une cigarette.

Un temps. Marguerite, toujours face au public. – Je dois être affreuse. Des nuits à me demander quand j’en aurai le courage. Des angoisses horribles ; il dormait à côté de moi, tranquille, refusant de voir les problèmes. « Mais qu’est-ce que tu veux de plus ? » était son refrain. Ce que j’ai pu le haïr alors. Des années entières de vie commune, et tout remettre en question, tout envoyer balader. Je suis folle. Vie commune, vie commune… vie de merde, oui ! Lui, toujours lui ; et moi qui n’étais plus rien, tentant de jouer un rôle pour lequel je n’étais pas douée : la gentille, l’efficace, la mère, l’amie, aux petits soins du maître-mari. Je tourne la page mais j’ai peur ; curieux, je me sens forte et j’ai peur, une peur terrible ; l’abîme devant moi. Je ne sais pas vraiment comment je vais faire. Je verrai bien.

Bruno a laissé tomber son journal sur ses genoux. Il est dans son monde et semble anxieux.

Marguerite, toujours dans le couloir. — Si je commence à me poser des questions, jamais je ne m’en sortirai. L’oublier, tout faire pour l’oublier et repartir à zéro. J’ai fait le plus dur, il faut avancer maintenant, mais où, comment ? Heureusement que j’ai mon job, et Antoine.

Silence. Puis, rapidement, comme s’il y avait urgence, elle rentre dans le compartiment, s’assied, fouille dans son sac, en sort une trousse de maquillage, se lève, disparaît dans le couloir.
Bruno veut sortir, heurte la valise, hésite à l’enjamber, finalement la monte dans le filet. Il sort dans le couloir.

Bruno— Quel tourbillon cette femme ; fatigante, ce serait bien qu’elle se calme. Elle en a déjà mis partout. En plus, elle fume. Ce doit être une bavarde, une agitée. Il faudrait que je me mette sur mon dossier, pas le courage, comment établir une défense qui se tienne ? Ils ont tous des versions différentes ; il n’y a qu’une seule chose qu’ils partagent, c’est la connerie, et ce n’est pas un argument. Du coup, personne ne sera satisfait du verdict. Et c’est quasiment toujours comme ça.

Il regarde par la fenêtre un bon moment.Moi qui voulais être paysan comme le père Morot, ils en ont décidé autrement. Les études, ils n’avaient que ce mot-là à la bouche ; ils ont été contents du résultat. Ils sont morts maintenant, et moi aussi, quasiment.Tracer la ligne droite avec mon tracteur et ne pas me poser de problème. Avancer, toujours avancer, planter, récolter, se laisser guider par les saisons et n’être emmerdé par personne. Trop tard maintenant. Les parents sont les assassins des rêves de leurs enfants.

Marguerite réapparaît sur la gauche, maquillée, cheveux relevés, bijoux, et regarde de loin l’homme debout dans le couloir. Elle s’avance vers lui ; il ne la voit pas.

Marguerite. — Tiens, il est là, lui. Bel homme ! vraiment pas mal quand il est déplié ; beau profil. Quel âge peut-il bien avoir ? aucune idée. Vieux jeune homme ou fringant vieillard ? difficile de trancher, il ne ressemble à rien. Un gros ours renfrogné qui hiberne.Pourtant le printemps est là.

Marguerite entre dans le compartiment, voit que sa valise a été montée. Elle se cale contre la banquette, ferme les yeux.
Bruno toujours debout dans le couloir, regardant de temps en temps à droite ou à gauche.

Bruno. — C’est pour ça que je n’ai jamais voulu avoir de gosses. Je ne voulais pas faire comme eux, comme tous les parents qui n’ont rien réussi et tentent de se rattraper au travers de leurs enfants. En plus, la belle affaire : voir sa femme devenir une baleine, ne plus parler que d’accouchement, de vergetures, de Blédine et autres ; car c’est ça, à la minute où elles sont habitées, nous, on est expulsés ! finis ! on laisse la place à l’enfant-roi ; alors, pour ne pas perdre la face, on fait comme les autres : on s’extasie devant le rejeton qui braille et nous pourrit la vie. On doit sûrement finir par l’aimer ; enfin, peut-être. En tout cas, pas pour moi. À peine vous commencez à être bien avec une femme que la question vient sur le tapis. On les voit arriver ; toutes ; il suffit qu’une de leurs amies en ait pondu un, et crac, c’est contagieux, il leur faut le leur. Et c’est le début de la fin !…….

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……...Marguerite.— Pas facile le bonhomme !

Pour elle–même. — Il me plait de plus en plus cet homme ; silencieux, certes, mais je ne sais pas, il a ce quelque chose qui me fait frémir, et Dieu sait que je n’ai pas frémi depuis longtemps ! Je me mets à fantasmer à mort ; à tout imaginer. Sa bouche… bien dessinée, sensuelle ; sa bouche et ses mains… ses mains, toujours elles… ses mains sur moi… Il me sauterait là, ni vu ni connu ! Pour me laisser faire, j’me laisserais faire !

Marguerite semble sortir d’un rêve, se reprend. Au public. — Bon, il faut que j’arrête de rêver ; ce serait fou, complètement fou, que le jour où je quitte l’autre, je fasse une rencontre… Cinéma, je me fais du cinéma, il ne me regarde pas, ou à peine.

Elle part. Bruno continue à travailler, ferme un dossier en soupirant, se frotte les yeux de fatigue, s’étire, se lève et vient dans le couloir, prenant le public à témoin.

Bruno. — Pourvu qu’elle ne revienne pas de sitôt, elle me donne le tournis cette femme. Je sens son regard sur moi, continuellement, c’est insupportable. Ce n’est vraiment pas le moment : les femmes, pas le temps de m’en occuper. Fringuée comme l’as de pique. Des tas de trucs sur le dos, les uns sur les autres. Je n’ai aucune envie d’entamer une conversation, encore moins d’être aimable. Une frapadingue sûrement. Si elle croit que je ne vois pas son manège. Je vais changer de place, me mettre sur le même côté qu’elle, elle n’osera pas se tordre le cou pour m’observer. Qu’est-ce qu’elle peut bien vouloir ? Maigrelette, elle ressemble à une chèvre hirsute. Et son sac ? Un cabas immonde, informe ; des papiers qui en sortent, un livre, et quoi d’autre encore ? un fourre-tout innommable. En plus, c’est une bavarde et je n’aime pas les bavardes.

Après avoir regardé attentivement à droite et à gauche, il rentre dans le compartiment en maugréant. Il reprend ses papiers – Le monde est mal foutu, des problèmes partout, des injustices, des salauds qu’il va me falloir défendre au nom de quel droit ? je me le demande bien… Et des écervelées comme elle. Les femmes… Décidément, je ne comprends rien aux femmes…………

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…….Bruno. — Elle est trop énervée pour dormir. Touchante, un petit oiseau, enfin un gros petit oiseau du style grand babilleur ! Néanmoins, je ne m’y frotterai pas, c’est une maîtresse-femme, elle sait ce qu’elle veut et fonce ! sans parler de ses confidences ! Femme d’expérience ; je n’arrive pas à l’imaginer soumise à un homme. Autre hypothèse, peut-être pas si idiote : pour exister, elle a voulu se conformer à ce qu’elle croyait être le fantasme masculin et, inconsciemment, elle n’a plus cherché que ce type d’hommes mais…Jusqu’où est-elle allée ? c’est difficile de le lui demander.

Il se retourne, la regarde encore puis, admiratif. -En plus, c’est une belle fille, en fait une belle femme ; elle garde toutefois, mais il faut bien chercher, une fragilité désarmante qui fait qu’elle est attachante ; elle m’émeut presque. Aujourd’hui, elle est vraiment mal attifée, mais si on lui retirait toutes ses épaisseurs de fringues, ses bottes de hussarde et le reste, elle ferait bander un régiment ! Avec des jambes comme les siennes, en escarpins hauts et bas noirs, elle doit être superbe. De la gueule, oui, elle a de la gueule !

Retour à la réalité, il fait non de la tête. — Soumettre une fille comme ça, je ne m’y aventurerai pas, trop peur de me planter, de ne pas pouvoir suivre alors que je serais sensé être l’initiateur ; non, ce n’est pas pour moi, c’est plutôt le contraire que j’aimerais.

Il se remet à fantasmer, ferme les yeux et se laisse complètement aller. -Accepter l’inconcevable !

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– Des questions sur ton père ? Tu m’en as toujours posées. Je te répondais qu’il était mort, et c’est vrai. Il est mort brutalement, on a cru à une rupture d’anévrisme. Ce que je ne pouvais pas te dire parce que tu étais trop petite, c’est que notre histoire a été très courte. Nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes plus ; c’était après la séparation d’avec Philippe ; Antoine n’avait que quatre ans ; Bruno m’a fait une jolie cour. Nous étions très amoureux et avions décidé d’un petit voyage ; au retour, il devait me présenter à sa mère. C’est au cours de ce voyage que tu as été conçue, et que malheureusement il est mort.

J’ai dû répondre aux questions des policiers, une enquête de routine : décès sur la voie publique ; cela n’a pas été facile. J’ai choisi de ne pas nous imposer dans une autre famille ; du reste, sa mère est morte, elle aussi, très vite. Il n’avait ni frère, ni sœur. Je ne connaissais personne, je ne voulais pas d’histoire, juste une petite vie tranquille, et puis je te voulais à moi, rien qu’à moi. Je pense avoir bien fait. Tu sais tout. Tu es le fruit d’une belle histoire d’amour, ma fille, mon trésor.

N’en parlons plus, veux-tu ?

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