L’une ou l’autre

Une et L’autre (Sur une idée d’Eddy Mattalon) Extraits :

………Aujourd’hui, c’est un trou noir, il fait nuit. Il passe son chemin, traverse la rue Saint Antoine, arrive Place des Vosges. Circuit familier où il trouve ses repères. A nouveau de l’agitation, des lumières, du monde, des rires, des hommes, beaucoup d’hommes attablés dans des bistros qui débordent. Faune homosexuelle qu’il connaît bien et dont il n’a pas peur. Il n’a pas de jugement là-dessus, ce n’est pas son truc, c’est tout. Mais le reste n’est pas beaucoup mieux, il le sait. Ce soir, il ne se raconte pas d’histoire, il est face à lui même ; il sait qu’il n’a pas d’attirance pour les hommes, pas plus que pour les femmes. Il sait qu’il n’est pas fini, qu’il est un homme en devenir, mais en devenir de quoi ? De qui ? il sait que lorsqu’il voit sa silhouette, il ne peut pas, il ne veut pas se reconnaître dans l’homme qu’il voit. Cet homme ne l’intéresse pas, il voudrait pouvoir le tuer celui que tout le monde voit.
Lui ? Il aurait, c’est cela sa vérité avouée, voulu être fille.
Voilà, c’est dit.
Il s’arrête devant une glace, vitrine de magasin et se regarde. Il est là, c’est vrai, ombre noire, pantalon et chemise ouverte, foulard autour du cou. Figure pitoyable derrière laquelle il devine, fait apparaître la femme qu’il aurait aimé être. Il ferme les yeux, se regarde à nouveau, referme les yeux et l’imagine. Elle est là…
Ne pas bouger, c’est moi, c’est elle ; bouffée de chaleur et de plaisir, juste un instant de bonheur. Mirage auquel il voudrait pouvoir se raccrocher encore une minute.
– T’es pas bien, tu as un problème ?
Il sort brutalement de son rêve, titube un peu. Un homme est là, la trentaine, le visage ouvert, une lueur d’inquiétude dans les yeux.
– Non, ça va merci.
– Tu veux de l’aide ? Viens au coin de la rue là-bas, il y a une table, assied-toi ; je m’appelle Alain.
Il se laisse entraîner, s’assoit, commande machinalement un café.
– Demain, je me marie.
– Je comprends que tu sois secoué mec, il y a quoi. Tu te poses des questions ?
Le silence s’installe et personne ne le rompt. Puis, il s’entend dire :
– Oui, je m’en pose et pas qu’une. ………….

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………….. Laurence se détend, baille un peu et se revoit comme elle revoit sa vie, sa vie cachée d’autrefois, souterraine, non dite, non avouée car c’était péché.
Elle se souvient de Clémence, de sa jeunesse, de son dynamisme, Clémence qu’elle a tant aimée et qui, sans le savoir, instinctivement, avait bien du comprendre qu’elle lui faisait jouer le pire rôle de sa vie, le rôle de mari. Rail normal. Clémence ne pouvait rien imaginer d’autre. Le droit chemin, celui que tout le monde ou presque emprunte ; facile pour les autres, pour tous les autres, les autres de la rue, de l’autre coté de la porte, les autres qui l’oppressaient, l’étouffaient de leurs certitudes, les autres qui l’asphyxiaient.
Clémence, c’était son farfadet, son rayon de soleil, son trait d’union et puis cette négligence de sa part à lui et ce qui avait suivi. Mais comment lui expliquer sans, à son tour, la faire souffrir. Des années sur le qui vive, des années de cette double vie, des années de schizophrénie : homme de jour, femme de nuit.
Auraient-ils pu continuer comme cela une vie entière tous les deux ? Non, bien sûr ; alors, c’était mieux ainsi. Rupture inévitable.
Il lui offrait la sécurité, elle voulait l’originalité, la facilité, la spontanéité. Comment faire quand votre vie est un mensonge et qu’à tout moment vous craignez d’être démasqué ?
Elle voulait un brin de folie. Il croyait la frôler cette folie et craignait qu’elle ne l’emporte.
Elle voulait des enfants mais aurait-elle voulu pour eux d’un père incomplet, si mal dans sa tête, dans son corps ?
Elle avançait sans cesse, il freinait de tout son être.
Elle voulait tout et son contraire, il ne pouvait la suivre trop empêtré dans son non-être…….

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…………Clémence est songeuse ; elle se sent vraiment bien, là devant son feu mais quelque chose la turlupine ; il y a trop d’indices, de petites choses, de détails qui lui reviennent en mémoire et qui mis bout à bout l’intriguent. Tout tourne autour de Laurence.
Son nom bien sûr mais aussi sa ressemblance avec Laurent. Elle doit être lucide. Au dessert, elle l’a regardée droit dans les yeux, elle était juste en face, c’était facile et la table n’était pas très large, elle y a vu ce tout petit éclat mordoré qu’il avait, lui, dans la pupille droite. Elle s’en moquait à l’époque… « Tu es comme le Prince Malko… » Similitude encore, son parfum. Pourquoi a-t-elle le même que moi ? il est peu connu, on ne le trouve pas partout ; coïncidence, encore une coïncidence.
Elle ne sait rien de la vie de Laurence avant Co-Pilote ; chaque fois qu’elle a tenté d’en savoir plus, Laurence a toujours changé habilement de sujet de conversation. Elle sait juste qu’elle a divorcé il y a 15 ans. Mauvaise année, s’étaient-elles dit en plaisantant… Encore un indice.
Il faut qu’elle creuse ça, il faut qu’elle comprenne. Peut-être qu’Alain pourra l’aider ; elle n’hésitera pas à lui poser des questions, cela ne la gêne pas, le courant s’est établi si vite entre eux. Laurent…Laurence….Laurent ?
Clémence plonge dans ses souvenirs, danse avec eux, nage avec les dates, les images, les flashs qui s’imposent à elle. Elle s’y sent bien comme le voyageur fatigué d’un long, très long périple retrouve les paysages de son enfance. Le temps a gommé tant de choses qu’il n’est resté que l’essentiel.
Laurent qui es-tu maintenant ? Laurent, je t’aime murmure-t-elle.

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