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Le jour où Emilie quitta son mari

Le jour où Emilie quitta son mari commença comme à peu près comme n’importe que jour et pourquoi en aurait-il été autrement ?

Il pleuvait, de cette pluie froide et fine qui depuis trois jours n’arrêtait pas de tomber. Le ciel était bas, aucun espoir de changement. Un matin comme les autres. Il se leva pesamment, se pencha, chercha ses pantoufles sous son lit, maugréa. S’obligeant
à une respiration lente et régulière, elle tint ses yeux fermés ; non,
aujourd’hui, elle ne se lèverait pas. Elle voulait simplement rester là dans la quiétude, entre songes et réalité. Il tâtonna pour trouver ses lunettes sur la table de nuit ; il se racla la gorge comme tous les matins. Elle sentit son regard se poser sur elle. Habitude, simple habitude.

– Les yeux fermés, garder les yeux fermés pensa-t’elle.

Il se leva enfin dans un soupir. Le lit retrouva alors sa platitude et lui appartint enfin, en entier. Dans un glissement feutré, il partit à petits pas, refermant la porte. Elle craqua. Elle ouvrit alors les yeux. De faibles raies de lumière au travers des volets. Quelle heure pouvait-il donc être ? Aucun bruit au dehors, signes d’une quelconque vie. Elle se mit sur le dos, là, entre leurs deux gros oreillers, cherchant et n’en trouvant pas de la pointe de son pied un peu de sa chaleur. Rien, elle avait froid. Elle remonta le drap, le replia, le lissa en petites circonférences de chaque coté de son corps. Telle un gisant, droite dans ce grand lit conjugal que quarante ans de vie commune avaient tassé, elle ouvrit grand les yeux et regarda le plafond. Rien, il n’y avait rien à voir. Elle resta de longues minutes les yeux ouverts, vides, les bras le long de son corps si frêle ; frissonnante. Elle avait froid mais ne pensait ni ne voulait se rouler en boule pour faire renaître là, au creux de son ventre, un peu de la chaleur de la nuit, un petit souffle de vie. Elle entendit le bruit étouffé d’une petite cuillère tombée sur le lino de la cuisine. Plus tard, elle entendit le miaulement du chat dans le couloir et puis, plus rien.

La pluie tombait maintenant beaucoup plus fort et tapait sur le volet. Peu lui importa ; elle frissonna. Des mots la traversèrent. Elle n’en retint aucun  –  déjeuner  –  Léon  –  courses  –  beurre  –  fatigue  –  pourquoi  – épuisement  –    Des mots…  pas même beaux ces mots… des mots… Ses lèvres remuèrent. Peut-être se les répétait-elle ces mots, doucement, secrètement?

–  Pourquoi  –  Léon  –  café  –  pantoufle  – mal  – dos  –  maladie  –

Elle referma les yeux. Sa respiration était lente. Le drap blanc, en coton épais avec son rebord ajouré et ses trous trous ne se soulevait pas à chaque inspiration. Il restait plat, à sa place, bien tiré. Seul signe de vie, dans son visage fripé, une nouvelle ride entre les yeux. Elle n’était pas là hier. Peut-être même avait-elle les lèvres un peu serrées ? Mais il faisait sombre, si sombre, comment savoir ? Elle ouvrit les yeux, se tourna à peine, tendit le bras vers le tiroir de la table de nuit laissé entre ouvert, prit sa boite de comprimés, se releva un peu, attrapa du bout des doigts le verre d’eau, les avala.

Tous.

Elle se reglissa, là, entre les deux gros oreillers, relissa les draps, les remonta sous son menton et attendit.

Jour de pluie comme les autres qu’Emilie choisit pour quitter son mari.

  • Sabine Magaglio

    J’ai beaucoup aimé cette nouvelle , très sensible , une écriture très poétique pour évoquer une histoire banale mais tragique….
    S.