Fonce, vas-y, n’aie pas peur

Le rideau s’ouvre. En scène deux personnages, Victor, le vieux monsieur est assis; il semble là depuis longtemps, très longtemps, il est « poussiéreux » comme l’autre homme plus jeune, Thalis.

 On entend un bruit d’expulsion et est projeté sur scène un soldat en armes, débraillé, sale, exténué ; il est éberlué, tombe, se relève, retombe et ne bouge plus. Aucun des deux ne va à son secours.

 Victor – Pour une fois qu’on allait pouvoir bavarder, ce ne sera donc jamais

Thalis marchant et chantonnant (Air de Capri c’est fini) Jamais, jamais…nous n’irons plus jamais…la la la la la… Nous n’irons plus jamais, tu viens de me quitter…

Victor regarde le soldat ; silence   – D’où vient-il celui-là ?

Silence encore, pesant. Le vieux monsieur s’en désintéresse et reprend sa conversation avec Thalis

L’attente est longue pour certains, pour d’autres pfuitt... Il regarde le soldat et fait un geste de rejet

Thalis – L’attente, l’attente de quoi ? Nous n’en savons rien. L’attente de l’attente, sans fin.

Silence

Thalis tout d’abord songeur puis relevant la tête et s’illuminant – C’est comme l’amour ; tu crois… tu crois le saisir, c’est déjà fini sans même savoir s’il a bien été là.La beauté ? Éphémère elle-aussi. Tout redevient poussière.Il reste, il reste… Il cherche, ne trouve pas.

Silence

Thalis montrant du menton avec un petit rictus d’inquiétude La Porte  – Peut-être qu’après, nous le saurons.

Victor grondant  – Thalis, ne dis pas de bêtises et donne-moi mon manteau

Thalis s’arrêtant, étonné  – Mais, pourquoi ?

Victor maugréant  – Pourquoi ? Pourquoi ! Parce que je le veux !

Thalis  – Mais ici…

Victor le coupant  – Je le veux, donne le moi.

 Thalis prend, plus loin, une sorte de houppelande et lui met sur les épaules

Victor regardant le soldat   – Il ne me plaît pas celui-là

Thalis  – Ne le regardez pas ! Regardez-moi ! Que voulez-vous que je vous récite ? Baudelaire, Rimbaud ? Le bateau ivre ! Oui, le bateau ivre ! Comme je descendais….

Victor ronchon le coupe et se recroqueville sur lui-même   – Dormons, il faut dormir. Encore dormir. Viens contre moi.

Thalis attend quelques instants, se relève, on le sent désœuvré ; il tourne en rond esquivant au mieux le soldat puis il s’adresse au public et plus il parle plus il s’anime   – J’ai trouvé : la poésie ! Elle est, elle ne prend pas une ride. La poésie… L’oubli, l’oubli est son seul maître mais il ne la violente pas, ne la désarticule pas avant de la projeter dans le néant.

Il faut noter, ne pas oublier ; mais ici, noter avec quoi ? Pour qui ? La poésie, la poésie ! Elle seule permet d’intervertir les rôles. Les couleurs parlent, les mots dansent, les silences sont peuplés de tous les rêves oubliés. C’est la seule arme que nous ayons pour supporter l’attente, la seule arme contre le désespoir.

Victor bougonne – Baliverne, on tourne, on tourne toujours. En aparté – Je n’y échapperai donc jamais.

Thalis survolté – Oubliez ! – Ici, grâce à elle, il n’y a plus de glaces, plus de murs, je perçois l’invisible, peut-être un jour le mystère des choses.

Victor regardant vers l’endroit d’où est sorti le soldat – Paroles tout ça ! Nous sommes enchaînés l’un à l’autre refusant de remonter à la source originelle, comme les autres, ces vagabonds qui espèrent encore et avancent inexorablement vers l’anéantissement.

Thalis – Il y aura des lendemains plus heureux

Victor – Tu n’as rien compris, nous sommes mais n’existons plus. Le temps est arrêté. Stop ! Nous reprenons sans fin la dernière séquence. Regardant vers le soldat – Eux seuls qui en reviennent peuvent encore nous le raconter

Thalis  – Quoi ?

Victor  – Le monde.

Thalis étonné  – Lui ? Nous raconter le monde ?

Victor criant  – Ne t’en approche pas, ne lui parle pas, ne le touche pas, surtout ne le touche pas. Celui-là n’en sait plus rien. Il sort de l’horreur, des bombes, de la mitraille, du sang.

En entendant ces mots le soldat se relève non sans mal, il est terrifié, comme fou, il titube, retombe gémissant et marmonnant des « Maman »

Victor – Tu vois, c’est comme ça, il y va directement ; nous ne saurons rien ; peut-être est-ce mieux ainsi.

Thalis regardant le soldat qui rampe avec difficulté – Il y va, pas de doute, il y va.

Le soldat continue à avancer vers La Porte sans un regard vers eux. Ils le regardent faire

Thalis – Et s’il n’y avait rien ?

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…………….Thalis montre Victor puis s’adresse à Juliette – Parce qu’il n’y avait que nous jusqu’ici. Les autres ne font que passer. Vous apportez l’amour, la légèreté, la beauté, restez, je vous en supplie, ensemble nous pourrons peut-être…

Victor qui s’est approché, bourru – Balivernes

Thalis – Ne l’écoutez pas, il ne peut rien voir, rien faire, ses souvenirs tournent sur eux-mêmes alors imaginer quoi que ce soit, c’est tout simplement impossible pour lui.

Juliette – Nous avons toute la vie

Victor va dire quelque chose, Thalis le pousse de côté – Ne faites pas attention à lui, il voit tout en noir

Romeo inquiet  – Qui me dit… ?

Juliette l’interrompt   – Il a raison, il ne faut pas l’écouter, c’est un vieil homme, un peu aigri ; se tournant vers Thalis  – Je suis Juliette, voilà Romeo et vous ?

Thalis – Thalis

Juliette – Vous connaissez notre histoire ?

Thalis – Qui ne la connaît pas !

Victor de loin – Mièvrerie et eau de rose !

Juliette – Un regard, le coup de foudre, l’amour… et nous voilà ! Elle se jette dans les bras de Romeo qui, lui, semble encore un peu inquiet.

Thalis souriant – L’amour…La beauté…La poésie…

Thalis se retourne vers eux et montre Victor – Pardonnez-lui, il est content aussi, il vous le dira ! Votre histoire est un véritable succès. 8211 représentations dans le monde sans compter les innombrables adaptations cinématographiques.

Romeo et Juliette dans les bras à nouveau l’un de l’autre. Juliette – Waouh !

Thalis  – Il n’y a pas de meilleure recette que l’amour contrarié

Victor qui s’est approché – Qu’est-ce-que tu dis ?

Thalis venant à sa rencontre et parlant un peu plus fort – Il n’y a pas de meilleure recette que l’amour contrarié

Victor L’amour, l’amour vous n’avez que ce mot là à la bouche. Quand on voit où il mène !

Thalis ne veut pas répondre et repousse Victor pour que Romeo et Juliette n’entendent pas

Victor  – La mort ! Tiens, eux, quel bel exemple !

Thalis  – Taisez-vous, laissez-leur encore quelques moments de légèreté, d’inconscience, de…bonheur.

Romeo revient suivi de Juliette à Thalis  – Où pouvons-nous aller ?

Thalis   – Où il vous plaira. Vous ne pouvez pas vous perdre, tous les chemins ramènent ici.

Romeo  – Une île ?

Thalis – En quelque sorte ! Faisant un clin d’œil à Juliette  – Les palmiers, le soleil, la plage… Fermez les yeux, laissez-vous aller !

Entre-temps, en toile de fond, video : un décor de mer, de vagues, bande sonore bruit des vagues, oiseaux

Juliette entre dans son jeu, imagine à haute voix un décor de rêve – Les vagues, le sable fin ! Toi, moi ! Un bateau au loin, la chaleur sur notre peau, quelques mouettes ; c’est bon ! C’est bon !

Romeo indulgent  – Ma Juliette, sois sérieuse, un peu !

Juliette – Je suis bien, une légère brise et le bleu du ciel. Regarde, regarde le voilier, où part-il ? Ses passagers sont-ils aussi heureux que nous ?

Romeo – Arrête, arrête un peu !

Thalis très sérieux à Romeo puis montrant Victor qui dort maintenant dans un coin Elle a raison, entrez dans le jeu et vous verrez. Je vous l’ai dit, c’est nous qui le créons ! Avec lui, mission impossible, déprime et mélancolie ! J’ai tout tenté ! Mais vous, vous êtes jeunes, beaux !

Romeo pragmatique – Au risque de vous paraître idiot, j’ai besoin de plus d’explications. Que pouvons-nous faire ici ? Où nous installer ? Combien de temps resterons-nous ?

Thalis fait quelques pas, un geste d’ignorance, les quitte.

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…………Marie – Madeleine au public – Je crois qu’on est entre morts et vivants, entre deux mondes. Y’a personne qui m’avait dit qu’ça existait, même pas l’autre, le prophète, ils l’appelaient comme ça pour se foutre de sa gueule, en tous les cas, c’est celui qu’avait pris ma défense un jour où ça chauffait avec les autres. Les sales hypocrites, ils montaient avec moi et me crachaient dessus par derrière comme quoi des femmes comme moi ça devrait pas exister. Ils savaient rien de moi, juste mes spécialités comme ils disaient et qu’j’étais bonne fille.

Silence

Marie – Madeleine – Mes parents ? Ils m’ont foutu dehors quand ils ont su qu’j’étais en cloque. Est- ce que j’avais le choix, c’était ça ou crever. J’ai rien regretté, Marylinn c’est ma joie, mon trésor et personne, non personne la connaît, encore moins celui qui m’la faite. Le salaud, y s’est vite barré. C’est du passé tout ça.

Victor se réveille à moitié  – Quoi, qu’est-ce que vous dîtes ?

Marie – Madeleine   – Ma mère, elle m’a manqué ma mère. C’est l’autre, son Jules, qui voulait pas de nous ; elle, elle m’aurait gardée. Une mère ça fait pas ça à son enfant. On s’est vues en cachette, et puis un jour, fini, elle est plus venue ; j’sais pas pourquoi . Faut dire qu’elle était usée, elle faisait des ménages pour tous ces bourges qui la voyaient pas. A ramasser la merde des autres, toute la journée et à se faire payer des clopinettes. J’ai fait un autre chemin moi, il n’est pas glorieux non plus

Victor – Les petits vont revenir, attendez

Marie – Madeleine  – J’m’en fiche un peu de vos p’tits. Moi, ce que je voudrais, c’est retrouver ma mère

Victor brusquement réveillé  – Votre mère ?

Marie – Madeleine  -J’lui en fais voir quand j’étais jeune et puis, j’ai pas pris la bonne voie comme elle disait et puis elle a disparu. J’voudrais lui dire que grâce à l’autre qu’est venu, qu’a été sympa avec moi, qui m’a dit que j’étais une fille bien et que tous les autres qui se la pêtaient, c’était des enfoirés, j’ai tout arrêté. Faut dire qu’j’avais 3 sous de côté. Je suis rangée des voitures maintenant, faut qu’elle le sache, faut qu’elle me pardonne tout l’souci que j’jui ai causé. Après, j’m’en fous ce qui peut bien m’arriver !

Victor pour lui   – Le retour à la mère ? Le pardon ? Elle remonte la rivière elle-aussi. Ce serait bien pourtant qu’elle reste là, un peu, elle met de l’animation même si elle est un peu… un peu vive !

Marie – Madeleine  – Vous êtes sûr que j’peux pas la retrouver ?

Victor – On n’est sûr de rien ici ; ceux qui passent puis qui choisissent de partir, ils disent que là-bas, c’est possible

Marie – Madeleine  – Et toi pourquoi qu’t-y vas pas ? Qu’est ce que t’attends ?

Victor – Je ne suis pas prêt

Marie – Madeleine  – Ah bon ? Faut être d’équerre ?

Victor – C’est comme on le sent, chacun a son histoire

Marie – Madeleine  – Ça c’est vrai ! Moi, j’ai trop envie… S’il n’y a qu’une chance que j’la revois, j’la prends. T’es sûr qu’elle est pas ici ? Non ? Alors j’y vais de l’autre côté, j’y dirai juste « Maman, c’est moi » et le reste y viendra tout seul, j’en suis sûre

Elle s’approche de la porte, recule, avance à nouveau

Marie – Madeleine – J’ai un peu la trouille ; faut pas qu’j’arrive fringuée comme ça.

Elle retire pas mal de bijoux de colifichets, remet de l’ordre dans ses cheveux, les attachent – Comme ça, ça va, j’suis convenable ?

Victor sourit  – Vous êtes très belle.

Marie – Madeleine  – J’me souviendrai de toi, Victor . J’t’le jure ! J’en ai pas connu des Victor, tu seras le seul ; c’est vrai qu’ils disent pas tous leur nom. Victor… Victor… c’était celui que sa petite fille était morte, on avait appris la récitation à l’école. Ce que j’ai pu pleurer, c’était trop triste. Ma mère, ma mère pour une fois elle m’avait fait réciter et on avait eu 10. Pour le coup, crêpes à gogo ! C’est un super souvenir, peut-être bien le seul. Ma mère, tu crois qu’elle m’pardonnera, ma vie, tous ces trucs où j’ai pas fait le bon choix.

Victor – Bien sûr. Les mères, c’est de l’amour, que de l’amour.

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