Femmes en colère

L’action se passe dans un mas en haut Provence ; une cuisine spacieuse, une grande table, des bancs de chaque côté. Jeanne est en scène. Entrent Silvia et Hélène qui bavardent.

Silvia— Quelle belle région ! Et la vue est superbe. Tu as toujours vécu ici ?

Jeanne. — Non, depuis quelques mois seulement ; avant j’ai habité pendant des lustres à L’Isle-sur-Sorgue, un gros village connu pour ses antiquaires. Ma fille y est née, mais je suis restée une étrangère, comme disent les vieux du pays.

Silvia. — C’est là que tu l’as connu ?

Jeanne. — Lui, non ; c’est avec sa femme que j’avais sympathisé ; nos filles allaient au même collège. C’est curieux, dès le jour de notre rencontre nous avons pressenti qu’une amitié forte, de celles qui sont rares, allait se créer spontanément entre nous, mais le temps nous a manqué.

Hélène— C’est la seule qui ait tenu le coup longtemps avec lui, mais comme souvent, elle a été la dernière à savoir la vérité. Quel choc pour elle. Une femme sympa, un peu effacée. Je me souviens d’elle, je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Des cornes, elle en a eues à ne pas passer sous l’Arc de Triomphe !

Jeanne, souriant. — Ici, on dit sous la porte d’Aix ; en fait, c’est la même chose mais à Marseille.

Hélène. — Dit-on aussi des cornes ? Ça devrait coller dans ce pays de chèvres. (Se tournant vers Silva pour la prendre à témoin.) On a vu un magnifique troupeau.

Silvia. — C’était des brebis.

Hélène. — Brebis, moutons, chèvres ! Du pareil au même ! Vous savez d’où vient cette expression, l’histoire des cornes ?

Silvia. — Tu nous embrouilles ! Je ne sais pas et je m’en fous.

Hélène. — Eh bien moi, je suis curieuse, j’ai cherché, et il y a plein d’origines possibles : le coucou, oui, l’oiseau qui pique le nid des autres, le dieu Pan, Merlin l’enchanteur, le vocabulaire du Moyen Âge ; laquelle voulez-vous ?

Silvia, haussant les épaules puis se tournant vers Jeanne. — Alors il a une femme ?

Jeanne. — Il en avait une, elle est morte dans un accident.

Hélène. — Ah bon, il y a longtemps ?

Jeanne— Neuf mois.

Hélène— C’est tout récent ! Coup dur pour lui, quand même.

Silvia. — Tu es idiote ou tu le fais exprès ? C’est un pourri qui nous a gâché la vie ; aucune pitié !

Hélène. — Tu as raison. Et s’il s’est conduit avec elle comme il l’a fait avec nous, c’est sûr, elle a dû en voir de toutes les couleurs. (Songeuse.) — Il y a neuf mois ? (Se tournant vers Jeanne) —  Mais alors quand l’as-tu connu , lui?

Jeanne. — C’est le jour de l’enterrement de Juliane que nos chemins se sont croisés ; j’y étais avec Léa, ma fille, qui était bouleversée, d’autant plus qu’elle dînait chez eux le soir où ça c’est produit. C’est la meilleure amie de Perrine.

Hélène— Perrine ?

Jeanne. — Sa fille.

Hélène. — Alors mon fils a une demi-sœur ? Intéressant !

Silvia, réfléchissant. — Mon histoire avec ce pourri est antérieure ; j’avais à peine 22 ans, une jeunette, quand le ciel m’est tombé sur la tête, coup de foudre à en perdre la raison et, malheureusement, je l’ai perdue !

Je m’en souviens comme si c’était hier. Je savais qu’il était marié, j’avais sous les yeux un indice de taille qu’aucun homme ne porte plus maintenant : l’alliance qui brillait à son doigt ! Mais c’était le cadet de mes soucis, il devait être maqué avec une vieille taupe qu’il quitterait à coup sûr très vite.

Jeanne. — Vous avez croisé sa route à des moments différents ; vous avez toutes souffert à cause de lui, il est un temps où il faut payer. C’est très différent pour moi, très ! nous en parlerons peut-être… (Songeuse.) un jour.

Annick Mas… (Elle hésite, fouille dans ses papiers.) oui, Masquelier, c’est ça, va arriver cet après-midi. (Elle regarde sa montre.) Wouah ! Il faut que je me presse ; elle atterrit à Marignane dans un peu plus de deux heures, mais j’ai mille choses à faire avant. D’après ce qu’elle m’a dit, elle n’a pas été sa victime directe, enfin si, en partie, mais il aurait séduit et couché avec une de ses protégées, une jeune Africaine je crois.

Silvia. — C’est dégueulasse. Y a pas d’autres mots.

Hélène— Il saute sur tout ce qui bouge. (À Jeanne.) Tu n’as pas fini d’en trouver des pauvres pommes qui, comme nous, se sont faites avoir ! Il doit y en avoir des wagons…

Jeanne acquiesce, puis à Hélène. — Tu es bien installée, rien ne te manque ?

Hélène. — Rien, tout va bien ; Silvia m’a prise sous son aile, nous avons fait connaissance et avons même déjà fait un tour. C’est escarpé par ici mais quelle vue ! C’est le Ventoux, là ?

Jeanne. — Oui, et plus loin, par temps clair, on aperçoit les Alpes. Quelques sommets au-dessus de Gap.

Silvia, à Jeanne. — Si tu veux, on va la chercher ensemble cette……….

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……….Silvia, la coupant. — Tu es moins concernée que nous. Du reste, on n’a pas vraiment compris… Ce n’est pas le problème maintenant ! Laisse-nous faire, Jeanne. On est d’accord toutes les trois.

Hélène, à lui, les yeux dans les yeux  — T’as de la chance, elles, elles te laissent une chance, moi je voulais six balles dans le barillet.

Lui, qui voit qu’Annick a sorti un revolver, pris de panique.  — Non ! vous n’allez pas… Jeanne, Silvia, (Montrant Hélène.) elle est folle, elle a déjà essayé de me tuer. Annick, pas toi, ce n’est pas possible. Non, je vous en prie ! Non, arrêtez ! Je ferai ce que vous voudrez, je réparerai, je vous donnerai de l’argent, arrêtez !

Silvia, très sérieuse. — Voilà les règles du jeu. La roulette … provençale. Chacune d’entre nous, Hélène te l’a dit, te laisse une chance. Je mets donc trois cartouches seulement au lieu des six que ça contient. (Elle le fait sous ses yeux, n’y arrive pas bien, jure comme un charretier.)

Annick.  — Tu veux que je t’aide ?

Silvia.  — Non, j’y arriverai. Ça y est !)  (À lui)  —  Regarde, je joue le jeu, je tourne bien le barillet ; c’est aléatoire, tu le sais, une chance sur deux !

Lui, hurlant.  — Je vous en supplie, oubliez tout. Je m’excuse, je regrette. Jeanne, Jeanne, pitié !

Hélène.  — Tu ne me demandes pas pitié, à moi ?

Lui.  — Si, à toi aussi Hélène. J’ai été une ordure, mais pas ça, pas ça !

Hélène.  — Tu sais que j’ai fait un an de HP à cause de toi? Que j’ai été chez les fous. Tu entends ? chez les fous ! On plaidera la folie, encore !

Silvia, qui est prête  — Suite des règles du jeu. L’une après l’autre, on va te tirer dessus. Une balle, une seule balle pour le mal que tu nous as fait, pour nos vies bousillées. On te laisse toutes une chance, c’est plus que ce que tu mérites.

Jeanne, affolée.  — Il faut arrêter ce jeu, on ne peut pas !

Silvia, la repoussant.  — Tu n’en as plus le pouvoir, c’est comme ça ; il est trop tard. Sors de la pièce si tu veux, aucune de nous, si ça finit mal, ne dira que tu étais là. C’est notre affaire, tu ne risques rien.

Jeanne relevant la tête.  — C’est la mienne aussi, je vous dirai tout mais ça va trop loin, je ne crois pas que Juliane…

Elle est coupée par lui qui, au nom de Juliane, se met à crier, pleurer, supplier.

Lui.  — Juliane, Juliane, sors-moi de là !

Hélène prend le revolver, le met en joue. Jeanne hurle.  — Non.

Hélène tire.  — Loupé. (Se tournant vers Annick.) Tu auras peut-être plus de chance, toi.

Jeanne veut s’interposer, Hélène la retient. Annick tire puis tend le pistolet à Silvia qui tire à son tour. Il est anéanti mais vivant.

Silvia.  — C’est fini, on joue le jeu, la chance, le destin t’a sauvé. La crapule est vivante. On va te libérer, fous le camp. Elle coupe les liens. (Il ne bouge pas.) Fous le camp ! on t’a dit de foutre le camp. Voilà tes clés. (Elle les récupère sur la table.) Mille excuses, pas le temps, il se fait tard, on t’offre pas un verre.

Il se déplie brusquement et s’enfuit à toutes jambes. On entend ses pas sur le gravier puis la voiture partir sur les chapeaux de roue. Les filles éclatent de rire. Jeanne est prostrée, les mains encore sur les oreilles.

Silvia. — On a gagné, il a eu la peur de sa vie. (Voyant Jeanne qui ne bouge pas.) Jeanne, ça va ? Il est vivant, tout va bien.

Annick. — Heureusement qu’il n’est pas cardiaque!

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Jeanne, seule en scène prend un journal et le lit à mi-voix.

L’ÉNIGME DU TOURMALET ENFIN RÉSOLUE

L’inconnu grièvement blessé sur la route du col du Tourmalet vendredi dernier, est enfin formellement identifié. Il s’agit d’un homme d’affaires de passage dans notre région. Grand voyageur, il lui arrivait de partir sans donner de nouvelles, ce qui explique que sa femme n’ait pas signalé plus tôt sa disparition. Son silence devenant inquiétant, elle s’est adressée aux services de police qui ont effectué des recherches et fait le rapprochement avec l’homme retrouvé miraculeusement vivant au fond du ravin. Très commotionné, il a perdu l’usage de la parole. Son état qui s’était stabilisé s’est aggravé brusquement à nouveau mais ses jours heureusement ne semblent plus en danger.

Les circonstances de l’accident restent obscures ; avant de tomber dans un mutisme complet, l’homme a prononcé quelques mots sur la présence d’un loup qui serait à l’origine de l’accident. De nombreuses battues ont été faites, sans succès jusqu’ici.

Sa femme, Aurore Mezzin, très choquée, se refuse à tout interview, mais remercie chaleureusement ceux et celles qui ont pris soin de lui. En effet, une chaîne de solidarité s’était mise en place, plusieurs personnes lui rendaient visite en attendant que la situation se clarifie.

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