Éclats de mémoire

….Il lui a dit cet après-midi là, les deux coudes sur son bureau, mains en pointe se rejoignant sous le menton comme s’il voulait s’obliger à relever la tête, à la regarder en face:
– Bon, Madame Santini, il faut voir les choses en face, les examens ne sont pas bons ; néanmoins…..
Comme il était fragile cet homme là qui détenait sur le papier, devant lui, son avenir ou le peu d’avenir qui lui restait.
En fait, il n’en savait rien mais savait que l’inéluctable était là, que l’échéance pour elle était arrivée, qu’il suffisait d’un peu de temps…Dur, c’était dur de lui annoncer que c’était son tour.
Bien assis derrière son bureau, de fines lunettes cerclées sur le nez, les mains maintenant agrippées à la feuille de papier, il lisait la sentence. Le cliché noir encore accroché au mur, tête de mort vue de l’intérieur complétait le tableau…Sale moment à passer, pour lui s’entend ! Pour elle n’en parlons pas !
Messager de la mort, il n’était plus que cela depuis quelques temps.

Jeune médecin, il soignait les bien portants : grippes et rhumes, la mort ne faisait pas partie de son quotidien, elle était lointaine, capricieuse ; il faisait tout pour la nier, la conjurer, la repousser, lui barrer le chemin ; le combat était inégal mais il lui arrivait de gagner.

Vieux, elle s’était rapprochée. C’était comme une connaissance que l’on n’aime pas et qui s’invite. Elle le mettait de mauvaise humeur, il serrait les dents bien obligé de la supporter. Jusqu’ici elle frappait ici et là sans qu’il en comprenne la logique. Aujourd’hui, sur cette pauvre femme qui pourtant devait manger ses cinq fruits et légumes bio par jour ; demain ce sera peut-être sa carte, sa carte à lui qui sera tirée ; jeux de hasard ; et sous la lampe, il lira se refusant à y croire sa propre condamnation. ………

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………. Il y a des choses qui sont là comme au premier jour, des choses que jamais je n’oublierai : ses yeux, sa peau, sa chaleur, le timbre de sa voix. Sa peau,  je crois que c’est elle qui me manque le plus. Longtemps j’y ai pensé, je la sens encore contre moi, un grain fin, doux et une odeur que je n’ai plus jamais retrouvée. J’aimais me nicher dans son creux de bras et encore maintenant je crois que je la reconnaîtrais. Chaude, lisse sous mes doigts, laissant deviner ses muscles, sa force. Mon géant, mon homme.
Ses yeux ? Posés sur moi comme si j’étais la seule, l’unique, la plus belle. Jamais aucun homme ne m’avait regardée de cette façon, jamais aucun homme ne m’avait regardée du reste. J’étais invisible, la toute petite chose repliée dans son coin malgré les jolies robes que me faisait Maman Geneviève. Heureusement, elle n’a jamais su ce qui était arrivé, mon secret, elle n’aurait pas compris. Maman Geneviève, comment lui expliquer que je n’avais pas pu faire autrement, que c’était écrit, que j’avais lutté, que j’avais perdu et que du coup elle était morte.
Je me pose quelque fois la question, est-ce que je suis née comme ça, secrète et entière, est-ce qu’il était dit que je ne vivrais que dans des extrêmes, douleur ou félicité, souffrance et bonheur intense, aventure et solitude ou est-ce que ce sont les situations, les autres, les abandons, les souffrances qui m’ont forgée telle que je suis, qui m’ont donné le droit, la légitimité et la force d’accomplir ce qui devait être fait. Ont-ils guidé mon geste ? Je ne serais alors qu’une marionnette obéissante.
De toutes les façons, je suis exonérée. D’un coté, je n’aurais pas pu lutter contre mon destin, de l’autre, c’est donc leur faute à tous ces gens qui m’ont fait tant de mal. Mais à quoi bon, ce qui est fait est fait, inutile de remuer tout cela, il n’y a qu’une seule chose qui compte, l’attente doit prendre fin, je dois le retrouver. …….

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Elle est sur le bateau. Qu’est-ce qui est le plus important pour elle?
Est-ce de retrouver son amour ? Est-ce de revivre le meurtre pour, avant de mourir, s’autoriser à tout oublier ?
Je me demande ce qui, vingt ans après (c’est à peu près le temps que je lui ai donné entre deux voyages) reste clair, précis dans la mémoire. Le premier amour… Non, pas un amour d’adolescente, un amour de femme, plein, entier laisse-t-il plus de souvenirs qu’un moment d’égarement, de délire, peut-être si elle a tout inventé, de folie ?
Elle n’a rien prémédité, elle n’a pas ruminé ce crime, cette élimination ; c’était plus que prévisible dès les premiers pas de l’autre sur le bateau, inéluctable ; elle en avait l’obligation impérieuse dès la première minute où elle a senti le danger ; il ne lui restait que de passer simplement à l’acte, elle l’a fait. Remords ? Regrets ? Je ne le crois pas. Pour en avoir, encore faut-il pouvoir les exprimer et vingt ans de silence, c’est lourd comme une pierre tombale. Et qu’est-ce que ça changerait ? Rien.
Trop faciles les repentances tardives, les« Je m’excuse » qu’on entend à tout moment. Elle n’est plus là, l’autre, elle est morte, elle ne peut pas lui dire « Ce n’est rien, j’ai ma part de responsabilité, on efface tout, on gomme tout, on redémarre à zéro » ; là est le problème, le vrai, il n’y a plus personne qu’elle face, face à qui ? A quoi ? A son geste, à elle-même ?
Moi, je pourrais le faire, changer le cours du destin ; l’écrivain à toutes les libertés même les plus saugrenues, transformer la réalité en rêve, biaiser, louvoyer, en l’espèce la blesser seulement, la vitrioler, la défigurer…faire intervenir au dernier moment un quidam quelconque… Tout… Mais je n’en ai pas envie. Ce sang, je l’ai imaginé. Jeanne va devoir le laver. Il coagule sur le sol de la cabine entre les mules rose fluo à talons hauts et les sous-vêtements éparpillés de la créature. Le laver avec quoi ? Avec ses larmes, elle n’en a pas, elle est en fureur comme la mer ce jour-là car, c’est impossible autrement, l’orage était là, couvait, la chaleur était écrasante, la tempête annoncée, même le perroquet n’en pouvait plus et se taisait. Savait-il que le drame était imminent ?

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