Divaguation

Elle était grande, fine, élancée. Tout de noir vêtue. Sa voilette flottait au vent. Elle courait. Ses talons claquaient sur le bitume.   La pluie crépitait sur la verrière et les passants cachés sous leur parapluie s’écartaient tout naturellement sur son passage.  Les lampes se sont allumées, les trottoirs brillaient ; les caniveaux débordaient.

De l’eau partout, froide comme était froide la glace que mangeait cet enfant joufflu et rieur qui jouait là-bas aux billes sur la route poudreuse qui menait à Zanzibar. Devant sa maison aux murs décrépis, sa mère le regardait avec tendresse. Fatiguée, elle s’était assise sur le petit banc devant la maison, jambes écartées, sa robe bariolée, fluide, se répandant autour d’elle en corolle. Elle avait chaud et transpirait ; de larges auréoles sous les bras, quelques gouttes de sueur autour de la bouche. Fatiguée, oui fatiguée, même exténuée. L’enfant a ramassé ses billes, il en avait trois ; il les a prises dans sa main, s’est assis et les a regardées l’une après l’autre, longuement, avec attention.

Dans la première, il vit un lion affamé, gueule ouverte qui dans la jungle chassait une antilope. Crinière rousse, puissance des muscles en action, pattes énormes qui s’élancent, force tranquille face à la douceur, la légèreté, l’élégance de l’antilope qui bondit. Le lion la rattrape, la fait tomber, entre ses crocs dans sa chair tendre et des flots de sang s’écoulent comme sur ce taureau qu’un picador déguisé en homme de lumière a transpercé avant-hier. Les « Olés » jetés par la foule l’encourageaient. Seul, face à la bête au milieu de l’arène, il se tenait droit et les yeux dans les yeux, tout deux se mesuraient. Le taureau regardait l’homme, le sang coulait sur son flanc, la foule retenait son souffle. Le taureau a chargé. Martèlement des sabots – accélération – course – affrontement – clameurs. Dans les tribunes les femmes se signent, les hommes se redressent. L’homme est à terre. Et le taureau dans tout ça ? Il est à trois mètres – arrêté net – essoufflé – surpris – Il a mal au flanc droit.
Pourquoi ? Il regarde fixement devant lui et se dit : « Chienne de vie, demain il fera beau » et pourtant l’orage arrive. La pluie va tomber et va abîmer la voilette de la femme qui court. Elle va être en retard ; il ne l’attendra pas. Elle ne sait même pas son nom mais elle sait que c’est lui. S’il ne vient pas, elle partira en voyage, à Zanzibar ou bien ailleurs, à moins qu’elle n’aille mardi prochain à dix-huit heures rue de Vaugirard.