Départ pour l’Ailleurs

……Ça y est, c’est fait, elle vient de tuer sa mère.
Ça ne se fait pas, ce n’est pas bien, elle ne lui avait pas appris à faire ça et pourtant c’est fait ; ça lui a échappé. Un moment d’inattention ou plutôt un coup de pouce du destin ; qui sait ?
Ce n’est pas sa faute, il faut le dire que ce n’est pas sa faute. Le matelot Miles était là.
Avait-il bu car les marins boivent, c’est connu. À peine débarqués, ils perdent leurs repères en perdant l’infini et se noient dans l’alcool pour retrouver le roulis, le tangage qui les rassurent.
Il était là, dans le couloir, sur le quai. Fin de journée, l’ombre partout.
Elle l’a vu arriver de loin. Il tanguait, il chaloupait, il ne tenait pas sur ses jambes.
Alors c’est elle qui s’est approchée. Elle avait laissé la mère. Il ne pouvait rien lui arriver et elle était allée à lui. Pauvre marin, silhouette au loin.
Où donc était passée l’aide-soignante ?
Elle ne voulait qu’une chose à ce moment là, l’aider à retrouver son chemin, qu’il rejoigne les autres, ceux qui faisaient la fête, en bas.
On leur avait mis à tous des bérets à pompon rouge. On dit que ça porte chance.
On entendait des bribes de musique, des rires, quelques cris sourds, brefs.
Étaient-ils tous saouls ?
Le couloir était mal éclairé, lumière blafarde, une ampoule de secours, halo de lumière jaunasse.
Il ne manquait que le brouillard et l’eau bien sûr mais ce n’est pas important.
Il était là, il approchait, il chaloupait, il n’était qu’une silhouette titubante. Il disait des mots qu’elle ne comprenait pas mais cela non plus, ce n’était pas important.
Il parlait de femmes, d’une femme, Charlotte……

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Mon secret. Il ne s’agit pas d’hommes, même si avec le temps, je me dis que j’ai du passer à coté de beaucoup de choses de ce coté là. J’ai eu quelques occasions mais priais Dieu de me donner le courage de résister à la tentation. Rien n’aurait pu sortir de bon d’une mauvaise conduite. Il m’a écoutée, m’a aidée et, à dire vrai, j’ai plus de regrets que de remords.
Mais il y a un absent, un absent que personne ne remplacera. Un absent que je n’ai eu le temps de voir que quelques minutes. Un absent qui a eu le temps de vivre en moi et qui aux petites lueurs du matin a choisi de repartir.
Cet enfant que j’ai porté et que je n’ai pas eu, l’ai-je alors pleuré ? Je ne le crois pas.
Il y en avait d’autres qui attendaient, j’avais déjà cette ribambelle de filles qui réclamaient, qui exigeaient, qui criaient et qui pleuraient. Elles étaient encore petites.
Lui a choisi de partir. Il a peut-être vu de là où il était que tout était trop compliqué dans cette vie-là ? Que je n’aurais pas de place pour lui ; a-t-il pensé qu’il serait de trop ?
Cet enfant là, il ne me quitte pas.
Plus personne n’est au courant ; c’est mon secret, c’est mon amour. Je l’emmène, je l’emmène avec moi. Il fait partie de mon moi profond. Il fait partie du voyage.
Qu’est-ce que j’en aurais fait de cet enfant s’il avait vécu ?
Un petit garçon peut-être ?
Oui, c’était un petit garçon. On ne lui a même pas donné de nom, on ne lui a pas donné de prénom non plus, on ne lui a pas donné de tombe, on ne lui a rien donné.
Ils nous l’ont pris, ils l’ont embarqué mais c’était un garçon. Donc, c’est bien qu’il a existé puisque c’était un garçon.
Qu’est-ce qu’il ferait aujourd’hui ? M’expédierait-il ici? Personne n’en sait rien.
Les filles n’en ont rien su, jamais.
À quoi bon leur dire qu’au fil du temps je lui aurais réservé la plus belle part ?……

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— Attrape ; mais qu’est-ce que c’est que ça ? Il y a un papier entre les deux. Regarde ce que c’est. Y’a quelque chose d’écrit ?
— Oui, incroyable…écoute…« Tu es l’amour de ma vie, tu m’as ensorcelé. »
— Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? Montre-moi ce papier… Ne bougez pas Monsieur Fromenti, on a presque fini.
— Ça c’est drôle, il y en a un qui rigole ici. À ton avis, c’est qui ?
— Aucune idée ; et d’abord, c’est peut-être une fille qui fait une blague.
— Fabienne ? Impossible, Geneviève, ce n’est pas le genre. Les filles du premier ? Je ne vois pas, elles entrent, font leur boulot, ressortent et sont pas très marrantes.
— Alors c’est un gars, mais lequel ? Et d’abord, c’est pour qui ?
— Pas pour moi. Ça c’est sûr. Depuis 10 ans que je suis ici, ça se saurait si j’avais un amoureux transi et puis tu me voies, à mon âge ! Je vais avoir 35 ans.
— Pourquoi donc, t’es pas mal.
— C’est sûr, je te le dis, que c’est pas pour moi. Toi t’es belle comme un astre et libre.
— Libre ? Je vais me marier, je te le rappelle.
— Oui, mais ils le savent pas…..

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— Je l’ai bien pensé, Charlotte, que t’aimerais pas ce que je vais faire mais c’est comme ça. T’es plus là.
Le tuer, c’était décidé, je te l’avais dit, mais je savais pas comment faire.
Je n’ai plus 30 ans et il est encore costaud sinon, je lui aurais cassé la gueule mais je risque de prendre un mauvais coup. J’ai pas mon fusil ici,  j’ai rien. Je l’ai croisé dans le couloir l’autre jour, Malika était à coté de moi.
Je lui ai dit :
— Qu’est-ce qu’il a ce vieux ?
— Il ne faut pas parler comme ça Monsieur Miles, c’est Monsieur Girard, il a une maladie de Parkinson, c’est pourquoi il marche si lentement, nous ne sommes pas pressés, chacun a ses petits problèmes ici, il faut être gentil Monsieur Miles.
Elle m’énerve cette petite mais elle est belle, elle te plairait Charlotte ; toi tu as toujours aimé ceux de là bas, tu les défendais quand j’avais un mot de travers.
Il n’était pas question que je dise « ces bougnouls, y’en a marre, faut tous les renvoyer chez eux » car tu me regardais alors avec de tels yeux que tu me faisais peur Charlotte. Tu ne criais pas, non, c’était pire et peut-être même que pour ça tu m’aurais quitté.
T’étais une drôle de bonne femme, Charlotte, entière, prête à prendre la mouche ou des colères terribles mais si gentille après. Je savais bien que je n’avais rien à craindre et que derrière tes cris, car tu criais Charlotte souvent, y’avait que tu m’aimais quand même.
Qui tu venais chercher quand t’avais de la peine ? Moi, ton vieux mari et je te consolais. Et quand t’avais froid la nuit ? Tu te pelotonnais contre moi. Tu râlais souvent mais tu riais toujours. Un rien te faisait partir surtout quand c’était moi qui, pour une raison ou une autre criait. Tu attendais que ça passe, tu me laissais faire, dire des mots et des mots et tout d’un coup je le voyais, t’allais te mettre à rire et c’était fichu, je ne pouvais pas rester dans la colère ; je me mettais à rire avec toi. Tu vois, tu me fais rire encore mais il faut que je continue, que je te dise, c’est sérieux maintenant. Donc, le grand con, il a un parkinson ; ça tue à petit feux ; y’en a deux, trois ici, ils glissent vite ; il est foutu.
C’est pas pour ça que je vais pas le tuer.
Il m’a vu aussi ; on s’est toisés mais je n’ai pas baissé les yeux. C’est pas par ce qu’il m’a pris ma terre qu’il faut qu’il se croit. Du reste, il le sait pas lui, mais je me prépare……

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… Elle part par petits morceaux ; immobile, le regard éteint ou les yeux fermés, c’est pareil ; la route est coupée. Chaque ride, empreinte des chemins parcourus, est une impasse qui ne raconte plus rien. Elle défait l’un après l’autre tout ce qui la reliait à hier. En a-t-elle conscience ? Elle nous laisse sur le quai. Pour qui seront ses dernières pensées ? Pour la beauté des choses, une couleur, une sensation, un sourire, un regret ? L’ultime sensation, l’ultime perception et après….?  Elle est paisible.
Moi, je me débats en son nom, je hurle en silence, je dis que cette déchéance est insoutenable, qu’on ne peut pas pardonner à Dieu son œuvre de destruction lente. De quoi se repaît-il ? Jusqu’où ira t-il ? Que lui retirera t’il encore avant de la rejeter vide à nos yeux ?
Car c’est de cela dont il s’agit, c’est à nous qu’il fait cette infamie, nous ayant donné d’une main ce qu’il retire maintenant, brise, anéantit de l’autre.
Il fait beau aujourd’hui, Paris resplendit. Je sais que chaque pavé est une merveille, chaque feuille de marronnier une chose unique, les toits gris qui se superposent, premières marches vers le ciel ; c’est la beauté des choses.
Elle est seule là-bas, elle est vieille, elle est immobile dans ses non-pensées, la bouche entre ouverte, un filet de bave coulant sur son chemisier blanc.
Où est ma mère ? Sur le gris des toits ? Entresol de la mort, entresol du ciel ?
Pourquoi lui imposer ce long chemin, elle qui était pudeur, délicatesse et dignité.
Révolte le soir au fond de mon lit, la journée est finie ; demain lui ressemblera.
Alors résignation car l’espoir est mort, il a pris de l’avance. Il est déjà passé de l’autre coté.
Nous nous heurtons elle et moi à la même porte qui refuse de s’ouvrir, n’avons d’autres vues que la paroi lisse qu’elle nous oppose, ne sentons que le métal froid, hermétique.
Jour redouté, jour attendu, jour espéré. Quand donc viendra-t-elle cette mort qui ne veut pas d’elle. Cette attente va-t-elle enfin se terminer? Point final, elle est omniprésente mais on n’en parle plus. Chacune est dans sa bulle se protégeant comme elle le peut.
— Elle a fait son temps… dira t’on. Non ; elle a pris du rabe, fait beaucoup plus que son temps et par là même nous a asphyxiées, anéanties.
Des années à s’organiser, à assurer les après-midis, à se donner bonne conscience.
Des années à la choisir alors qu’un éventail de vie s’offrait à nous.
Des années à jouer des rôles de composition qui ne nous convenaient ni aux unes ni aux autres : les bonnes filles qui faisaient leur devoir et rendaient à leur mère l’amour que celle-ci ne leur avait pas apporté. Ce furent des années d’obligations, de contraintes, de quête éperdue d’un semblant de chaleur, de réciprocité, d’échanges. Répétition avec notre père et maintenant dernier acte d’une pièce qui n’en finit pas avec notre mère. Les acteurs sont fourbus, ne croient plus au texte et ne font que répéter leur rôle, chaque jour, à la lettre près regrettant d’être là, conscients que chaque jour passé, chaque représentation donnée est une marche vers leur propre fin. Ils se refusent à imaginer de quoi elle aurait pu être faite cette marche s’ils l’avaient gravi seuls, ils sont condamnés au texte, cloués au pied du même fauteuil, contraints aux mêmes grimaces.

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