Départ pour l’Ailleurs

La vieille dame – Ah c’est toi ; regarde, regarde ces traits dans le ciel, c’est merveilleux !

Jeanne qu’on sent très émue   – Un avion, ce n’est qu’un avion.

La vieille dame émerveillée  – Oui, un avion. Souriante  – Il les emmène ailleurs, loin.

Jeanne distraite   – Qui ?

La vieille dame ne répond pas ; elle suit longuement l’avion du regard, puis baisse la tête regarde ses mains, vides, les ouvre, les ferme ; relève la tête – Tout a rétréci. Au début on n’y prête pas attention.

Jeanne silencieuse, dans ses pensées, la vieille dame enchaîne  – Et puis tout d’un coup, très vite, c’est trop tard.

Jeanne qui se reprend – Qu’est-ce que tu dis, Maman ? Qu’est-ce qui est trop tard ?

La vieille dame  – L’infini.

Jeanne  – L’infini ?

La vieille dame  – Quand j’étais petite comme beaucoup d’enfants je croyais que le monde n’avait pas de limites. Cela me terrifiait mais cela aussi m’hypnotisait. J’avais 4 ans je crois, pas beaucoup plus, quand nous avons déménagé en Corse. Ce n’est que lorsque nous nous sommes trouvés sur le bateau que j’ai compris ce que maman m’avait montré sur la grosse mappemonde qui était dans le bureau de mon père : les terres, les mers…. Elle rira quand je lui raconterai l’avion! et toi, tu ne couperas pas à son cours de géographie.

Jeanne la grondant un peu  – Maman….

La vieille dame  – Oui, je sais ! silence   – C’est bon d’évoquer le passé. Elle n’était pas commode ta grand-mère ; une femme de devoir comme on disait.

Elle regarde à nouveau dans le ciel  – Au début: le monde entier et toute la vie devant soi. Je n’en ai guère profité ; les études, mon père voulait que je fasse des études, je les ai faites ; il m’a ouverte, lui, à d’autres mondes et je ne le regrette pas. Et puis il y a eu vous, ton frère et toi, le temps qui passe, les vacances, les excursions, des intrusions rapides dans des ailleurs étranges, j’en garde quelques images. Comme des rêves, cela est si loin ! Au fil du temps, mon monde s’est rapetissé encore et encore ; les promenades dans le quartier, puis quelques pas sur le boulevard et maintenant ce coin de fenêtre. Elle se rend compte de son ton nostalgique et se reprend  – Note, j’y suis très bien, elle sourit  – A nouveau, je n’ai plus de limites…….

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…….C’est comme ça ; passe-moi deux draps propres. Prends ceux du haut.

Malika lui envoie 2 draps, un papier se détache et tombe par terre. Patricia le ramasse. Malika  – Attrape ; mais qu’est-ce que c’est que ça ?

Patricia se baisse, ramasse la feuille de papier  – Incroyable…écoute Elle lit « Tu es l’amour de ma vie, tu m’as ensorcelé. »

Malika éclatant de rire  – Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? Montre-moi ce papier… À ton avis, quel est le crétin…?

Patricia la coupant  – Aucune idée ; c’est peut-être une fille qui fait une blague.

Malika  – Fabienne ? Impossible, Geneviève, ce n’est pas le genre. Les filles du premier ? Je ne vois pas, elles entrent, font leur boulot, ressortent et ne sont pas très marrantes…………..

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Mme Aubert  – Bonjour Monsieur Miles, vous faîtes un petit tour ?

Mr Miles  – Je le cherche.

Mme Aubert  – Qui ?

Mr Miles  – L’autre.

Mme Aubert  – Encore !  Voulant l’éloigner   – Il n’y a personne ici. J’attends ma …on ne sait pas si elle va dire fille ou mère. Monsieur Miles s’est arrêté et l’observe de loin

Mme Aubert  – Tout cela est bien long, les jours raccourcissent ; le mistral s’est levé, les martinets sont partis. Pour elle-même  – A quoi bon se cramponner encore et encore. L’idée de sa peine, à elle, m’est insupportable. Elle était effondrée à la mort de Louis, c’est qu’elle l’aimait son père, même plus que moi ; si je m’en vais, elle sera seule…Antoine est trop loin. Il n’est venu qu’une fois me voir depuis que je suis là. Moi aussi,  j’ai du mal à la quitter; je ne trouve plus…je ne trouve pas les mots pour lui dire que je l’aime ; je les ai jamais trouvés, c’est trop tard. Resserrant son gilet et regardant autour d’elle si elle voit quelqu’un qui peut l’aider  – Froid, j’ai un peu froid; tentant de faire bouger son fauteuil roulant –  Je ne sais pas bien faire marcher ce machin là.

……………….

Monsieur Miles revient vers Madame Aubert  – Ils font les vendanges en ce moment, ils doivent être dans ma terre. Ça me rend malade, je pense qu’à ça. Chaque année avec le fils on y allait ; on faisait tout, le raisin de table et la cuve. En septembre c’était le chasselas, plus tard le muscat. J’aime le ciseler. tu disais ;  tu te penchais, tu prenais une belle grappe, te relevais, l’installais bien au creux de ta main et après du bout de ton ciseau, avec attention, tu retirais les grains abîmés, les petits, tout ce qui n’allait pas, tu faisais très attention à la pruine.

Mme Aubert un peu étonnée de tout cela  – La pruine ?

Mr Miles continue  – C’est qu’il devait rester beau le raisin comme embué de soleil.

Tu déposais alors la grappe tout doucement dans la cagette et recommençais. Si tu savais comme tu étais belle ma Charlotte. Je te l’ai jamais dit.

Mme Aubert – Je ne suis pas…

Mr Miles dans ses souvenirs – Tu étais toute rouge, la sueur partout, j’aimais tes cheveux collés dans ton cou et ta bouche que tu laissais un peu entre-ouverte. Enfin ça, c’était quand il faisait beau mais les jours d’orage, c’était autre chose, le mistral qui se mettait à souffler, le froid le matin de bonne heure et la boue qui collait aux bottes. La terre nous retenait à elle. Cet après-midi, on y retournera ensemble. Tu veux bien Charlotte ? Le vent est au sud, demain ça risque de tourner. On aura la pluie. Le fils n’est pas encore là, je l’attends, prépare-toi.

 Mme Aubert – Ma fille va arriver, ma fille. Votre fils, je ne le connais pas………

…………………………

la voix en off de Mme Lauzières, la Directrice – Chers amis,  après une si brillante improvisation, je ne sais pas si je vais trouver les mots pour vous remercier d’être là tous ensemble à notre fête annuelle. Si nous avons choisi le thème de la mer…..

La voix se perd, seul reste un bruit d’ambiance ; Monsieur Miles apparaît, il est déguisé en marin, titube un peu, avance son sac de plastique à la main, puis il recule, ressort.

Pendant ce temps là, Jeanne regarde sa mère, relève un peu la couverture sur ses genoux, se rassied, découragée.

 Voix de la Directrice – Je souhaite à tous marins, pirates, flibustiers ainsi qu’aux petits mousses un bon appétit ! Applaudissements.

Entre Malika en marin   – Bonjour, quel dommage que votre maman ne soit pas bien. Avez-vous  vu  Monsieur Miles ?

Jeanne – Il est passé il y a 5 minutes, pas plus, il allait par là.

Malika – Il n’arrête pas de se sauver ! Il cherchait encore Monsieur Girard.

Jeanne – Je ne sais pas, il n’avait pas l’air très bien, mais petit sourire pas pire, à vrai dire, que d’habitude.

Malika – le repas a commencé, je vais le retrouver. Vous avez tout ce qu’il vous faut ?

Jeanne regarde sa mère – Oui, oui   Elle prend le livre de poésie et commence à voix basse

Quand nous aurons quitté ce sac et cette corde,
Quand nous aurons tremblé nos derniers tremblements,
Quand nous aurons raclé nos derniers raclements,
Veuillez vous rappelez votre miséricorde.

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