Chemin de traverse

L’église était pleine. Cela lui a fait du bien de voir tant de monde et pourtant elle n’en connaissait pas beaucoup. Elle s’est avancée entourée de ses trois enfants. L’aîné, une bonne trentaine d’homme bien nourri était engoncé dans un costume sombre qu’il avait dû emprunter car il n’était pas à sa taille. On ne voyait dans cette assemblée toute vêtue de noir que ses poignets de chemise, d’un blanc éclatant qui dépassaient de chaque côté de son corps.
Une pie, il ressemble à une bonne grosse pie, a-t-elle pensé ; pourtant les pies sont bavardes, il ne l’est pas tellement mais il a, comme elles, le poil lisse et l’œil vif.
Cela l’a fait rire ; enfin rire intérieurement, il eût été très contraire aux bonnes manières qu’elle se laisse un peu aller. Antoine, lui, était comme à son ordinaire, en jean et baskets. Elle a remarqué qu’il avait mis une cravate ; jamais, non jamais elle ne lui en avait vu porter une. Elle savait combien lui et Célia, la petite dernière, la chouchoute, la préférée comme le disaient ses frères étaient anéantis. Tout avait été si vite, trop vite ; il n’y avait qu’elle qui avait immédiatement compris, dès les premiers jours, que tout était terminé, que Philippe allait mourir, que leurs chemins se séparaient. Intuition puis certitude. Eux, ils avaient préféré esquiver l’inévitable ; ils avaient fait leurs les messages d’espoir des médecins et les distillaient à tous, familles et amis ; Philippe, leur père les avait aidés déniant la maladie ; mort, aujourd’hui, guéri.

– Chers amis. Dieu a rappelé à Lui Philippe. Nous sommes tous réunis dans cette église pour entourer de notre amour Madeleine, son épouse, Bernard, Célia et Antoine ses enfants et leurs enfants. Leur peine est immense. Le jour viendra, nous le savons, où rassemblés à nouveau dans la maison du Père…

C’est à ce moment-là, tout de suite, qu’elle a décroché. Son regard est passé au-delà du catafalque posé devant elle, au-delà des ombres en robes qui s’agitaient, au-delà des murs de l’église…
La maison du père, oui bien sûr, là-bas en Savoie, le chalet dominant la vallée, la montagne en face, l’aigle qui plane ; elle a revu la haie de peupliers, elle s’est souvenu du plus grand que la foudre avait décapité ; elle a revu le grand champ devant la maison, le potager, les haies de framboisiers et les sapins tout autour. C’était leur maison de vacances, loin des bruits et de l’agitation de Chambéry où ils vivaient le reste de l’année, loin des VIP, des invitations, des « Monsieur le Juge », des simulacres et des baisemains.
Un endroit hors du temps, une ancienne ferme isolée au tournant d’une route qui ne menait nulle part. Un hasard, si quelque aventurier venait à passer par là ; le temps était rythmé par le bruit du tracteur du père Morot et les cloches accrochées au cou des vaches qui, au lever du jour, partaient aux champs pour en revenir, démarche lourde, pis gonflés de lait et ballotant en fin d’après-midi. Liberté ; elle et ses frères pouvaient disparaître, faire des cabanes, pêcher dans les ruisseaux, jouer aux indiens ou martyriser le chien, personne ne se souciait d’eux, ne s’inquiétait d’eux à la condition qu’ils réapparaissent à l’heure des repas…….

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……..Kim, c’est la femme de la nuit, comme elle se plaît à se définir. Femme de la nuit quasi invisible qui retrouve chaque matin, à l’heure où les autres se réveillent, son appartement, un petit trois pièces sous les toits du côté de Clichy. Les derniers fêtards partis, elle donne le coup de torchon final à son bar, vide les cendriers, remet en place les fauteuils, retire les protège-matelas et serviettes de toilette qu’elle entasse dans de grandes corbeilles que d’autres viendront chercher. Elle ramasse ce qui traîne, fait la grimace et gronde contre ces cochons qui laissent leurs préservatifs n’importe où. C’est la seule chose à laquelle elle ne s’est pas habituée. Cela la dégoûte toujours autant. Elle a suggéré au patron de mettre des écriteaux partout dans les salles de bain, il a haussé les épaules et n’a rien fait. S’il est plus de quatre heures, elle attend dans des odeurs indéfinies d’amour refroidi, de relents d’alcool, assise dans le grand fauteuil à bascule du bar, l’heure du premier métro. Sinon, quand elle est en forme, elle rentre à pied ; petite silhouette menue dans un Paris silencieux. Plus elle avance, moins elle a peur ; c’est comme ça. Elle craint toujours les grands immeubles haussmanniens vers le parc Monceau et change souvent d’itinéraires ; les boulevards sont larges et sombres, il n’y a aucune vie, la moindre présence est inhabituelle donc potentiellement dangereuse. Après tout va bien, elle se rapproche de Pigalle, du monde de la nuit ; elle n’a pas peur, ni des drogués ni des ivrognes qui titubent, c’est un monde qu’elle connaît, celui de la nuit dans son dernier quartier, dans sa solitude, dans sa détresse ; c’est son monde. Elle sait les attitudes à prendre, les comportements à avoir ; elle sait qu’elle saura quoi faire en cas de problèmes.
Elle retrouve alors son mari. Comme d’habitude, il aura laissé la lampe de l’entrée allumée. Au début, il y a longtemps, très longtemps, elle trouvait toujours une douceur, un petit gâteau, un morceau de tarte, un bonbon sur la table de la cuisine et un petit mot lui souhaitant une bonne nuit. C’en est fini maintenant. Ces attentions se sont espacées et puis un matin, il n’y a rien eu. Il s’en est excusé, il n’avait pas eu le temps, le petit était fatigué, il n’y avait plus pensé. Jean a grandi, les mots gentils se sont transformés en post-it……….

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…….Oui, c’est sûr, c’est sûr, elle l’a aimé cet homme qu’on va mettre en terre. Aimer à en perdre le souffle. Elle n’en doute pas, elle le sait, il a réapparu au bon moment, au moment où elle en avait assez de sortir des bras de l’un pour tomber dans les bras de l’autre ; assez de ces aventures joyeuses certes, éphémères, quelquefois un peu glauques ; assez de ces réveils à côté de presque inconnus ; assez de ces embrasements soudains, de ces passions sans suite. Elle commençait à se poser la question insidieuse :
– Y’en a t-il un, un seul, avec qui j’aimerais tenter l’aventure de la vie ?
Suivie d’autres questions en tourbillon : Est-ce que je suis trop exigeante ? Pourquoi un homme ? Pourquoi des enfants seraient-il indispensables ? Quel intérêt de faire comme les autres ? Pourquoi je n’y arrive pas ? Je suis trop moche ? Trop conne ? Ils ne savent pas ce qu’ils perdent !
Tout d’un coup, éclair incontestable, elle en était enfin sûre, c’était lui ; il était là à ses côtés depuis l’enfance et elle ne l’avait pas vu. C’était comme ça, une certitude, il n’y avait pas à y revenir ; les jeux étaient faits, lui et aucun autre ; mais cela fait si longtemps. Il lui reste des bribes de souvenirs. La couverture écossaise, toujours elle, à grands carreaux verts, dans un champ au revers d’un coteau, le ciel bleu, leurs rires, sa main qui remonte sa robe et cette effroyable douleur dans le dos
– Arrête, arrête, j’ai trop mal, il y a un caillou…
C’était où ? C’était quand ? Aucun souvenir ; ils étaient jeunes, cela est sûr ! Et sa photo qui ne la quittait jamais et qu’elle regardait à toute heure du jour. Ses lettres qu’elle lisait et relisait.
Des mots, encore des mots, des phrases et puis un jour « Tu es mon alternateur » c’est tout ce dont elle se souvient aujourd’hui. Des dizaines de lettres, et le seul mot qui lui vienne aujourd’hui à l’esprit, le seul mot qui surnage : « alternateur » ! Sa question d’alors, sa stupéfaction mais Bon Dieu, qu’est-ce-que c’était ? Qu’est-ce-que ça pouvait bien vouloir dire ?
C’est là, dans sa mémoire.
Elle était à La Baule ; c’est précis ; appuyée sur la table de la salle à manger, ce devait être en été, toutes les fenêtres étaient ouvertes, il y avait de la légèreté dans l’air ; elle allait partir au marché et cette lettre ! Ce mot griffonné de son écriture serrée. Encre noire sur le papier quadrillé qu’il aimait. Alternateur ? Pas de dictionnaire dans cette foutue maison, elle s’était précipitée séante tenante chez le libraire, l’urgence était grande, le reste pouvait attendre !
Faire appel à ses souvenirs… petit à petit, comme s’ils s’y refusaient, elle reconstitue tant bien que mal le passé ; un petit truc, une image, une sensation qu’elle retient, qu’elle épingle………

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……..Elle se devait d’être à son chevet à 5 heures. C’était comme ça. Il ne pouvait pas en être autrement sinon tout s’écroulerait, elle serait démasquée. Par qui ? Par lui, par d’autres ?
Mais qui avait dit 5 heures ? Elle, elle seule, la Madeleine admirable qui venait tous les jours, sans exception. Elle ne voulait à aucun prix changer les règles, ce serait tricher.
Elle devait y être, un point c’est tout. La parenthèse était terminée.
Certitude qu’elle le condamnait si elle n’y était pas à l’heure précise. À cela s’ajoutaient les autres, les réflexions qu’ils pourraient faire en voyant sa chaise vide, elle se disait alors qu’elle s’en fichait, qu’ils pourraient dire ce qu’ils voudraient : mauvaise femme, mauvaise épouse, pas fichue d’être à son chevet alors qu’il était malade. Cela n’était pas vrai et elle le savait.
Une voix lui chuchotait : – ne te raconte pas d’histoires, tu ne t’en fiches pas. Il faut que tu sois honnête, supporter leurs regards, imaginer leurs pensées, leurs jugements te seraient insupportable.
Alors elle accélérait encore, slalomait, hésitait entre le boulevard des Invalides ou la place de Catalogne, pilait, repartait, s’inventait de nouveaux itinéraires ; le rouge, les feux rouges la mettaient en transe.
Plus l’après-midi avait été bonne, plus elle s’était perdue, plus elle avait joui, plus elle se devait d’être à l’heure. Tout ce plaisir pris, sésame de vie, elle devait lui transmettre, lui insuffler. Elle espérait ce miracle. Qui pourrait comprendre cela ? Cet incessant besoin de bascule de la vie à la mort, de la mort à la vie.
Aller là-bas, c’est transformer la douleur en vie, en force de vie. C’est vouloir à tout prix rester dans la continuité ; faire comme si ; rester sous la dépendance de Philippe ; c’est lui qu’elle a en tête, son plaisir est le sien ; renier la maladie, le rendre à la vie jusqu’au jour où ce ne sera plus possible, où il franchira, seul, la limite.
Ce sera à son tour d’être seule, seule mais libre.
Jamais elle n’osera en parler à quiconque car personne ne le comprendra, ne l’admettra.
Il lui fallait du recul ; qu’elle se remémore l’histoire comme si ce n’était pas elle mais une autre Madeleine à qui tout cela est arrivé ; une autre femme avec ses faiblesses, ses folies et sa folle envie de vivre…..

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